Lettre à Logan Mailloux

Tu savais ce que tu faisais. Tu l’as prise en photo à son insu durant un acte sexuel. Tu as partagé la photo dans un chat de groupe, avec tes collègues hockeyeurs. Tu voulais qu’elle soit identifiée. Tu as pris le temps de spécifier son nom et son âge dans le chat. Tu as fait circuler sur Internet une photo d’elle, prise sans son consentement durant un acte sexuel, accompagnée de son identité. Il est impossible que tu n’aies pas su qu’elle en serait profondément blessée, humiliée, traumatisée.

Tu as dit en entrevue que tu as envoyé sa photo comme un « trophée », pour « impressionner » tes coéquipiers. Tu ne pouvais pas ignorer que tu allais la traumatiser, mais tu as jugé qu’impressionner tes coéquipiers était plus important. Ton désir de validation sociale devait primer. Quelle est l’importance de la souffrance d’un trophée ? Un trophée est un objet, pas un être humain.

Tu joues au hockey depuis que tu es petit, et tu as jugé qu’envoyer une photo prise sans le consentement d’une femme à tes coéquipiers, accompagnée de son nom, allait les impressionner. Tu connais le hockey, tu connais tes coéquipiers. Si tu as pensé que de partager cette photo allait les impressionner, c’est que tu as vu des comportements et entendu bien des propos misogynes être échangés à maintes reprises par le passé, et qu’ils ont suscité des réactions positives. Si tu es quelque peu doté de rationalité, il est impossible que tu aies anticipé une approbation, à moins d’évoluer depuis des années dans un milieu sportif pourri jusqu’à la moelle.

Tu es canadien. Tu as commis ton geste dégueulasse en Suède, à l’âge de 17 ans. Là-bas, on t’a fait payer une amende pour atteinte à la vie privée et diffamation. Si ton crime s’était produit au Canada, et que nos lois avaient été appliquées, tu aurais pu être accusé d’agression sexuelle. Tu le sais. Marc Bergevin le sait aussi. Quand ton nouveau patron refuse d’utiliser le mot « criminel » pour décrire ce que tu as fait, c’est en toute connaissance de cause.

  

Tu l’as traumatisée. Comme elle ne voulait plus jamais te voir, elle t’a demandé de lui transmettre tes excuses sincères, mais par écrit. En entrevue avec The Athletic, elle nous dit n’avoir reçu de toi qu’un simple texto, de « pas plus de trois phrases », qui sentait « l’insincérité » à plein nez. Ensuite, tu as attendu à minuit moins une, alors que l’information sur ton passé circulait déjà, avant de rendre publique une courte déclaration indiquant que tu ne jugeais pas être digne d’être repêché cette année par la LNH.

  

Il faudrait qu’on croie l’équipe de relation publique du Canadien de Montréal, qui nous assure de ton « cheminement personnel » et de ta « prise de conscience sincère ». Il faudrait qu’on les croie eux plus qu’elle, qui nous affirme que tu n’es pas sincère. Les Canadiens nous disent qu’ils comprennent l’importance de respecter les femmes, tout en enterrant, au fond, sa parole à elle. Es-tu d’accord avec ça, Logan ?

Les Canadiens de Montréal, boys club s’il en est un, nous assurent qu’ils vont « t’accompagner » dans ton cheminement. Je cherche un indice voulant que les Canadiens, comme organisation, sont complètement à rebours du reste du monde du hockey dans lequel tu as été socialisé, ce milieu qui t’a convaincu que d’envoyer une photo d’une femme prise à son insu durant un acte sexuel, déshumanisée, réduite au statut d’objet-trophée, était un geste qui pouvait impressionner tes collègues. Je cherche dans les dirigeants de l’équipe qui parlent avec plus d’empathie de toi, qui a commis ce geste dégueulasse et criminel, qu’ils parlaient de P.K. Subban, coupable de « flamboyance », une trace de conscience des injustices et doubles standards qui salissent le sport professionnel. Je cherche une parole tombée ici ou là qui laisserait deviner une critique du sport nord-américain, qui banalise de façon systémique les inconduites sexuelles des athlètes masculins privilégiés, de l’école secondaire jusqu’aux ligues professionnelles, dans à peu près toutes les disciplines possibles. Je cherche encore.

  

J’entends au contraire que ton talent justifie ton repêchage, comme le talent d’un nombre incalculable d’athlètes a été invoqué pour banaliser la souffrance des femmes sur leur passage. J’entends que le sport est une industrie. Tu sais patiner, tu vaux de l’argent. La dignité des femmes a une valeur, mais moins élevée que ce que tu peux faire empocher à ton entreprise en étant sur la glace. Après l’analyse de risque, des coûts et des bénéfices, sa dignité à elle, à nous toutes, ne fait pas le poids. C’est bien ça, le message ? Es-tu d’accord avec ce message, Logan ?

Visiblement, tu vas arriver bientôt à Montréal, dont le club de hockey a longtemps porté une charge symbolique, voire politique, qui va bien au-delà du sport. Les Canadiens créent plus que des joueurs. Il manufacture aussi des icônes, des « héros » sur lesquels une partie de la population projette ses ambitions. Qu’est-ce que ça veut dire, de faire de toi une vedette, un modèle pour les jeunes ? Comprends-tu le déchirement que ton arrivée suscite non seulement pour les fans qui sont des femmes, mais aussi pour tous les hommes qui se soucient de ces femmes, juste après les demi-finales de la Coupe Stanley ? As-tu une même idée de ce dans quoi tu mets les pieds ?

  

Tu vas peut-être bientôt apprendre que comme ailleurs en Amérique du Nord, le mouvement #moiaussi a laissé ici une marque profonde. Tu arrives dans une société qui a pris rapidement beaucoup d’expérience, dans les dernières années, en décodage de communiqués de presse de firmes de relation publique relus une dizaine de fois par un peloton d’avocats. Comme ailleurs dans le monde, les survivantes d’ici cherchent bien souvent, plus que tout, une démarche de réparation qui démontre que la personne comprend vraiment la gravité de son geste et ne recommencera plus. J’ai eu la chance de voir des hommes autour de moi entreprendre un tel processus d’introspection, de thérapie, de réhabilitation et de justice. Quand la démarche est sincère, les survivantes le sentent dans leurs tripes. Elles ont notamment droit à plus qu’un texto de trois phrases.

À voir en vidéo