Combattre le feu par le feu

Contrairement à la croyance qui prévaut généralement même dans les cercles environnementalistes les plus militants, les changements climatiques ne sont pas seuls responsables de la hausse des feux de forêt partout en Amérique du Nord. En plus des périodes de grande chaleur et de sécheresse plus intenses, il faudrait aussi pointer du doigt la marginalisation des savoirs autochtones. Je m’explique.

Depuis des centaines, voire des milliers d’années, des peuples autochtones de la Californie jusqu’ici au Québec ont utilisé le feu comme technologie de maintien et d’aménagement du territoire. Il s’agit, en gros, de déclencher volontairement des brûlis à l’intensité contrôlée afin de favoriser le renouvellement du sol et la croissance de plantes comestibles, de développer des pâturages pour les animaux, ou encore de faciliter les déplacements de certains troupeaux, et bien sûr des humains. Les techniques traditionnelles permettent aussi de disposer de la matière organique la plus facilement inflammable, et donc de diminuer le risque de feux de forêt monstrueux et incontrôlables comme ceux qui dévastent la côte ouest ainsi que le nord de l’Ontario depuis déjà plusieurs jours.

Les savoir-faire varient bien sûr d’un territoire et d’une culture à l’autre, en fonction des spécificités climatiques et des besoins associés au mode de vie. Partout, toutefois, on a fait face à la même réalité : avec la prise en charge du territoire par les gouvernements canadien et américain et le confinement des populations autochtones dans les réserves, le paysage du continent a été profondément altéré. Un peu partout en Amérique du Nord, les administrations coloniales ont adopté des lois criminalisant les brûlis traditionnels autochtones à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Et la stratégie que l’on connaît bien — supprimer la moindre flamme — a été imposée avec sévérité, malgré une connaissance relativement superficielle des écosystèmes locaux. On en voit maintenant trop bien les conséquences.

En Californie, on a fini par avouer l’échec des méthodes eurocentrées devant les catastrophes répétées. Depuis quelques années, les Karuk et les Yurok collaborent avec les services de gestion des incendies pour reprendre leurs pratiques ancestrales sur une partie de leur territoire, dans le nord de l’État. Il faut comprendre que les techniques traditionnelles diffèrent grandement des incendies préventifs, souvent à plus haute intensité, que les pompiers recommandent quelquefois. Il s’agit ici tant de prévenir les feux dangereux que de mieux aménager le territoire pour la faune et la flore, et de préserver certaines espèces. Résultat : la prévention des incendies destructeurs et la revitalisation des cultures autochtones vont de pair.

En Australie, des populations autochtones du nord du pays ont aussi repris leurs pratiques ancestrales de gestion des incendies depuis une dizaine d’années. Selon le New York Times, les feux de forêt ont diminué de moitié sur les territoires concernés depuis la mise en place de ces programmes. Au début de 2020, les organismes chargés des brûlis préventifs avaient même déjà remporté plus de 80 millions de dollars à la Bourse carbone australienne, en prouvant avoir réduit de 40 % l’émission de gaz à effet de serre dus aux incendies.

En Colombie-Britannique, les Premières Nations Yunesit’in et Xeni Gwet’in gèrent un projet-pilote similaire, en partenariat avec le gouvernement provincial, depuis le début de 2019. Le but : mettre sur pied un programme traditionnel de gestion des incendies sur tout le territoire traditionnel tsilhqot’in ainsi que le parc Dasiqox, une région du centre de la province qui a été dévastée par les feux de forêt de l’été 2017. Le programme est prometteur, mais non sans failles. Avec les incendies des dernières semaines, plusieurs experts dénoncent la lenteur et les réticences administratives à autoriser la reprise de ce type de pratiques, qui n’auraient certainement jamais dû être criminalisées.

La reprise des pratiques traditionnelles de gestion du feu s’accompagne nécessairement du changement de paradigme qui peut s’avérer difficile à accepter pour bien des responsables en place. D’une part, on a tellement répété que la nature américaine était « vierge » avant l’arrivée des Européens qu’on a fini par le croire, dur comme fer. La grande majorité des non-Autochtones ont assimilé la croyance que les Autochtones ne modifiaient pas le territoire — si bien que nos tribunaux peinent souvent à reconnaître les modes d’occupation traditionnelle des terres comme légitimes. On grandit avec l’idée que « l’aménagement » et « l’exploitation » du territoire sont une innovation occidentale, ce qui mène nécessairement à un refus d’imaginer qu’il puisse exister des techniques de gestion de l’environnement qui ne soient pas les nôtres. On se fait une idée romantique de la nature canadienne « intacte », ou on voit la forêt comme simple réservoir à matière première : le mode de nuances entre ces deux pôles nous est difficilement accessible.

D’autre part, on absorbe depuis l’enfance l’idée que la technologie est une affaire occidentale, par opposition à la « préhistoire » dont on aurait gracieusement sorti les Premiers Peuples. On peine donc non seulement à envisager que d’autres savoirs existent, mais aussi à avouer qu’ils puissent être plus avancés que les nôtres. Pendant qu’on protège son ego, l’Amérique continue de brûler.

Si les changements climatiques augmentent les risques de feux de forêt catastrophiques, il est d’autant plus urgent de multiplier les partenariats avec les communautés autochtones qui permettent de prévenir la destruction, un peu partout en Amérique du Nord.

On pourrait par le fait même admettre qu’en matière de gestion des forêts, on ne devrait pas seulement parler de nouvelles découvertes, mais aussi, peut-être même surtout, de grand rattrapage.

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