La consternation

La volonté du gouvernement de nommer Marie Grégoire, une ancienne députée de sa famille politique, à la tête de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), en a laissé plus d’un pantois. Peut-être est-ce vouloir être trop délicat que de résumer en un seul mot — celui de consternation — le flot de commentaires suscités jusqu’ici par cette nomination.

À mesure que, depuis quelques années, BAnQ se voit amputée de son horizon de sens, l’institution apparaît basculer du côté de la nuit et de son silence. Pour ceux qui observent en s’en désolant cet amoindrissement, pareille nomination n’annonce rien de bon. Les pâles rayons qui éclairent l’arrivée de la nouvelle patronne des lieux n’ont mis en lumière jusqu’ici que des yeux révulsés par cette nouvelle. Est-ce sans raison ?

BAnQ se trouve placée, depuis des années, sous perfusion. Ses budgets de misère ne lui suffisent pas à assurer sa mission. Que des esprits étriqués veuillent réduire celle-ci aux simples dimensions d’un programme de numérisation et de redressement de ses finances, voilà qui n’aide en rien à ragaillardir le rôle social et culturel que doivent jouer les bibliothèques publiques et les archives dans les sociétés d’aujourd’hui.

Aucun candidat n’est parfait pour occuper des fonctions aussi importantes. Cependant, il est difficile de concevoir, en scrutant le parcours de Mme Grégoire, en quoi on se trouve ici devant quelqu’un à même de relever une institution qui a sans cesse été piétinée.

Il apparaît fort difficile de soutenir que personne au Québec n’était mieux préparé, qualifié et disposé, sur le plan des idées et de la formation, à assurer l’avenir de cette institution qui montre d’inquiétants signes de perdition. Et le rapport à l’administration de la nouvelle directrice de BAnQ a beau s’étaler comme de la confiture dans le déroulé de son curriculum vitæ, il tient en vérité à fort peu de choses.

Marie Grégoire a été présidente du congrès de fondation de l’ADQ de Mario Dumont, le parti que finira par digérer la CAQ. C’est à cette époque que, sur les bancs de l’université, j’ai connu son conjoint, Éric Montigny. Il comptait parmi la garde rapprochée de Dumont, astre guide de cette formation qui s’enthousiasmait pour Margaret Thatcher. Le couple Grégoire-Montigny a signé ensemble un ouvrage : Le cœur des Québécois. À l’aide de sondages et d’un sondeur, Youri Rivest, ils y expliquent ce que pensent les Québécois. Rien de moins. Ils en viennent à nous dire, en gros, que les Québécois, voyez-vous, sont déjà en quelque sorte indépendants et qu’il faut envisager l’avenir autrement… Les sondages, en politique, sont toujours pratiques : ils donnent l’impression de révéler des traits de société, alors qu’ils ne font que projeter les formules des sondeurs en essentialisant des populations entières. Cette mascarade permet ensuite de réduire la politique à des variables de comportement, facilement exportables en slogans publicitaires. Lors de la dernière campagne électorale, Youri Rivest était désormais consultant de l’« opinion publique » pour la CAQ. L’élection en poche, il s’est félicité de ce qu’il a appelé « la victoire du Québec moyen ». Pareille rhétorique, qui confond les outils de communication avec des idées et un projet de société, ne peut en venir qu’à justifier des choix qui n’en sont pas. Dans cet esprit, en Angleterre, le publicitaire Saatchi avait créé le fameux slogan de Margaret Thatcher — There is no alternative (« Il n’y a pas d’autre choix ») — avant de devenir l’un des plus grands promoteurs et collectionneurs d’art contemporain, comme si du marketing politique à la culture il n’y avait qu’un petit pas à franchir…

En matière de culture en tout cas, force est d’admettre que la feuille de route de Marie Grégoire ne brille pas beaucoup au-delà du spectre du marketing politique et médiatique dont elle est un pur produit. Un de ses principaux faits d’armes, en dehors de son bref rôle de députée d’arrière-ban, a consisté à dire, la plupart du temps, du bien de la CAQ dans le cadre du Club des ex, ces séances de babillages publics télédiffusés sur le mode des émissions sportives. Marie Grégoire fut de cette quotidienne de 2007 à 2015. Loin de constituer un espace d’analyse, comme l’affirmait sa publicité, cette émission offrait essentiellement un découpage de la réalité en vignettes offertes au bénéfice de la vision, souvent indifférenciée, des trois partis provinciaux les plus en vue. De cette exposition quotidienne à fleur d’écran, Marie Grégoire aura tiré l’essentiel de sa petite notoriété. Pareil passé peut bien servir de tremplin pour accéder à la direction du Bloc québécois, mais comment imaginer qu’il puisse suffire à conduire à la direction d’une institution culturelle parmi les plus prestigieuses d’Amérique du Nord ?

À l’heure où même le catalogue de BAnQ n’est pas opérationnel depuis des semaines, que nombre de services ont été supprimés au fil des années, dont l’apport des grandes expositions, et sans même parler du mauvais sort fait à l’ancienne bibliothèque Saint-Sulpice lestée de projets insignifiants, à quoi rime en définitive pareille nomination ?

Il fut un temps, pas si lointain en vérité, où les élus, dans un commode entre-soi, se jouaient du pouvoir comme s’il s’agissait de leur propriété personnelle, en contrôlant toutes les nominations et en distribuant des faveurs et traitements particuliers dont ils disposaient ensuite à leur gré. Sans présumer à tout moment de la résurrection d’un pareil népotisme, il est toujours signe de bonne santé de se demander périodiquement si ces temps passés sont bel et bien derrière nous et s’il n’y a pas, quoi qu’il en soit, de nouvelles façons de faire société qui devraient s’imposer dans l’intérêt commun. 

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