La surdose

Je vais vous faire un aveu. Je ne suis qu’un fan d’occasion. Je n’écoute des matchs de hockey que lorsque mon équipe est assez avancée dans les séries. C’est dire qu’il y avait des lustres que je ne m’étais pas adonné à la liturgie télévisuelle de la Sainte-Flanelle. Sérieux : je me suis même abonné à TVA Sport pour les séries. Mais c’est comme remonter sur un vélo, on retrouve tout de suite ses marques — elles doivent être dans notre ADN — et on se remet à hurler instinctivement au moment du tir victorieux, comme à l’adolescence.

Je m’attendais à être bombardé de publicités de voitures. De publicités de bières. De publicités de victuailles diverses. Je fus servi. Mais j’ai été complètement renversé par le tsunami de publicités faisant la promotion du jeu en ligne. Il y en avait tout le temps. Et pas seulement pendant les pauses. En bandeau, en surimpression, dans le texte de l’annonceur. Rendu en demi-finale, j’en avais vu tellement que je me demandais s’il était normal que je ne sois pas moi-même un habitué de ces sites.

L’impact sur l’ensemble des téléspectateurs — et des jeunes qui écoutent en masse et ont chacun accès à Internet — doit être massif. Sinon, ces entreprises n’en feraient pas une aussi forte promotion. Le rendement financier, certainement, est au bout de la surdose.

J’ai cependant remarqué que, pendant ces matchs, il n’y avait aucune publicité de cigarettes. Normal, nous avons décidé de les interdire. Aucune publicité, non plus, d’alcool fort. Autre interdiction. J’ai vu que la SAQ voulait nous vendre du vin, mais les arrêts de Price n’étaient agrémentés d’aucune pub de la SQDC vantant les bienfaits de la marie-jeanne.

Il y a un dérèglement dans notre approche envers les vices. Nous avons fait entrer l’État dans l’alcool, le jeu et la vente de drogue pour une raison, à l’origine, précise : en faire sortir le crime, organisé ou non. Nous avons interdit la publicité des cigarettes et des alcools forts pour des raisons de santé publique. Plus ces substances sont consommées, plus la facture collective en santé grimpe. De notre examen de l’histoire de l’humanité, nous avons compris que l’interdiction de ces substances et comportements est simplement impossible. Si on les met hors la loi, des circuits mafieux se chargeront de leur production et de leur distribution. Et partiront avec le magot.

Puisque le rôle de l’État est de contrôler et de modérer ces substances et ces comportements, pourquoi diable tente-t-il dans certains cas d’en augmenter l’usage ? La promotion massive faite par Loto-Québec permet, on le comprend, de garnir les coffres de l’État, mais au détriment des populations plus modestes. C’est une taxe sur les pauvres. Pourquoi vouloir les taxer davantage et, à la marge, pousser des malheureux à la dépendance et parfois au suicide (400 suicides liés aux loteries vidéo en 20 ans) ?

On sait que l’État ne peut interdire le jeu en ligne logé à l’étranger, et c’est pourquoi Loto-Québec a développé sa propre offre concurrente. Mais l’État peut interdire la publicité qui fait la promotion de cette plaie moderne. Les joueurs intéressés sauront toujours où les trouver. Mais il me semble irresponsable de leur permettre d’augmenter leur part de marché.

Vous vous souvenez peut-être que, lors du débat sur la légalisation du cannabis, Couche-Tard souhaitait devenir un distributeur officiel. L’idée n’est pas loufoque : des établissements privés se chargent de la vente de cannabis dans des États américains et dans l’Ouest canadien. On voit très bien où cela mènerait. Le caissier du dépanneur étant déjà payé pour vous encourager à acheter des billets de loterie, bien en vue au comptoir, il pourrait ajouter : « Un petit joint avec ça ? » Qui dit qu’un jour un de nos ministres des Finances ne verra pas là une façon de mieux garnir ses colonnes des revenus ?

Croit-on aussi qu’il est souhaitable que la consommation d’alcool augmente ? Selon la Santé publique, la consommation excessive d’alcool de la population de plus de 12 ans est passée de 18 % en 2001 à 27 % en 2018, dernière donnée disponible. C’est bien davantage (38 %) chez les 18-24 ans. Pense-t-on un instant que, si on interdisait toute publicité d’alcool — ou pour le moins toute publicité audiovisuelle, la plus percutante —, les consommateurs ne sauraient pas où trouver leur prochain drink ? Au moins, on ne leur rappellerait pas toutes les 15 minutes qu’ils seraient plus cool avec un verre à la main.

Jeu, alcool, tabac, drogues sont avec nous depuis l’aube des temps et ils nous accompagneront jusqu’à notre crépuscule. Leur consommation modérée fait partie de l’art de vivre. Le rôle de l’État est de jouer les garde-fous, pas les pousse-au-crime. Toute publicité, privée et publique, de ces agréables vices devrait être interdite, point à la ligne. Les vices vont survivre. Mais, au moins, on n’en augmentera pas sciemment les dégâts.

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