Un oeil de feu dans la mer

Ce deuxième été pandémique pourrait difficilement débuter de façon plus glauque. Le mois de juin le plus chaud jamais observé en Amérique du Nord s’est conclu par une vague de chaleur sans précédent sur la côte ouest des États-Unis et du Canada. Le coroner de la Colombie-Britannique a rendu publiques les données sur les morts soudaines survenues dans les dernières semaines : 719, ce qui représente le triple du nombre de décès observés en temps normal. Bon nombre de ces morts seraient attribuables à la chaleur extrême. Près de 800 feux de forêt sont actuellement actifs sur le territoire de cette province.

Une tour résidentielle s’est effondrée à Surfside en Floride, engloutissant ses occupants. Les causes de cet effondrement tragique sont multiples et incertaines. Mais on sait que la Floride s’enfonce doucement dans la mer, et que les infrastructures ne sont pas conçues pour s’adapter à ces changements, tout particulièrement les immeubles construits en hauteur.

Dans le golfe du Mexique, une fuite de gaz d’un oléoduc a provoqué un incendie sous-marin qui aura inévitablement des conséquences à court et à long terme sur les écosystèmes de la région. Les images des flammes léchant la surface de l’eau sont terrifiantes. Un œil de feu dans la mer, rappelant le danger inhérent à l’exploitation des énergies fossiles dans les océans ; rappelant aussi notre dépendance absurde au pétrole, alors que nous assistons déjà aux conséquences dramatiques du réchauffement climatique.

Comme si les événements ne parlaient pas d’eux-mêmes, l’ébauche du prochain rapport Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a été rendue publique par l’Agence France-Presse. Le rapport révèle que le réchauffement climatique serait plus rapide qu’anticipé et que ses conséquences seront immédiates et désastreuses — des sécheresses aux pandémies en passant par les extinctions de masse et l’augmentation du niveau des mers. « La vie sur Terre peut se remettre d’un changement climatique majeur en évoluant vers de nouvelles espèces et en créant de nouveaux écosystèmes. L’humanité ne le peut pas », lisait-on.

Tout cela, bien sûr, alors que nous traversons toujours une pandémie, elle aussi liée en partie aux changements climatiques. À regarder l’état du monde, il devient clair que l’urgence sanitaire qui dure depuis bientôt un an et demi n’est rien d’autre qu’un prélude à ce qui nous attend dans les décennies à venir. Pour reprendre la formule employée par le GIEC : le pire est à venir.

À Lytton, une petite ville au nord-est de Vancouver, une température de 49,6 degrés Celsius s’est affichée sur le thermomètre à la fin du mois de juin. Une température jamais vue au Canada. Et comme les malheurs ne viennent jamais seuls, la ville a pris feu. Les flammes ont ravagé 90 % de son territoire.

Un résident de Lytton, Gordon Murray, a capté une vidéo saisissante au moment de l’évacuation de sa résidence. La route est enveloppée par une épaisse fumée noire, des cendres flottent dans l’air, les arbres sont en feu, les bornes électriques explosent, pétaradent. Les images ont fait le tour du Web et ont été reprises dans les médias. M. Murray a raconté avoir été contraint d’abandonner sa résidence sans même avoir le temps de saisir quelques bagages. Ses clés, ses animaux de compagnie, son auto ; prendre la route sans s’arrêter, en espérant que le chemin ne soit pas bloqué par les flammes.

« Nous sommes les canaris dans la mine », remarquait M. Murray dans les entrevues accordées en marge de son évacuation d’urgence. Il soulignait avec justesse que Lytton, devenue ces jours-ci un point d’intérêt, est un « microcosme » du futur annoncé par les changements climatiques. Lytton est une ville rurale, où l’on retrouve une population autochtone, ainsi qu’une proportion importante de personnes à faibles revenus. Personne n’avait pu se préparer à la survenance prévisible de catastrophes liées au climat. Les conséquences des événements des derniers jours sont donc encore plus brutales. La tragédie vécue par les habitants de ce village apparaît comme une reproduction à petite échelle des conséquences sociales des perturbations qui nous attendent à l’échelle planétaire.

Il est facile de contempler les événements des dernières semaines et d’en faire de nouveaux arguments pour alimenter le ronron libéral sur la nécessité de se mettre enfin en action pour le climat. Or, je me dis ces jours-ci qu’en réalité, tout comme les effets de la crise climatique sont déjà ressentis ici et maintenant, la réponse politique a elle aussi déjà été articulée. Ce n’est pas de l’inaction qu’il faut s’inquiéter, car en fait, des gestes sont posés tous les jours. La « question climatique » a bel et bien été prise en charge, selon des modalités claires.

Rien ne l’a mieux démontré que la pandémie : en situation de crise, il a été décrété de privilégier les réponses autoritaires. Il a été décrété de laisser mourir les personnes vulnérables. Il a été décrété de favoriser l’accumulation du capital au détriment des salaires. Risques sanitaires ou environnementaux, c’est la même chose ; c’est la même dynamique qui est à l’œuvre. L’intensification actuelle des souffrances humaines n’est pas le résultat d’une inaction. Elle est le fruit d’un choix délibéré.

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