Suivre la ligne

Au cours des trois dernières années, Harper’s Magazine — et donc moi en tant que son éditeur — a développé une réputation controversée à l’égard du mouvement #MeToo ainsi que de la culture « woke » , surtout en ce qui concerne notre publication d’essais par Katie Roiphe, John Hockenberry et Thomas Chatterton Williams. Avec la parution, l’été dernier, de la célèbre Harper’s Letter — manifeste contre ce que l’on surnomme la « cancel culture » —, de plus en plus de lecteurs ont réclamé (pas toujours poliment) une explication nette sur notre « ligne » éditoriale. Il y a dans ces revendications des sous-entendus souvent bizarres. Sommes-nous alliés avec la droite néofasciste ? Sommes-nous secrètement trumpistes ? Profitons-nous du « privilège blanc » si méprisé par les militants de la « justice sociale » ? Sommes-nous pratiquants d’un « gentil racisme » (Nice Racism), titre du nouveau livre de Robin DiAngelo, qui, selon le communiqué de presse, maintient que ce sont les « Blancs progressistes qui font quotidiennement le plus de tort aux personnes de couleur » ?

Franchement, ma carrière dans le journalisme et dans des domaines bénévoles ne se conforme pas à des thèses de complot à droite, raciste ou sexiste. Mon bilan, pour la plupart gauchiste, et mes projets pour défendre les droits des pauvres — en particulier les pauvres noirs avalés et vomis par un système juridique et policier profondément injuste — sont affichés sur Internet. Mes écrits, dont quatre livres, sont également étalés un peu partout et ne trahissent pas, pour autant que je sache, un plan secret de propager la domination des mâles et de la race caucasienne. Quant à Harper’s, le parcours est plus compliqué, étant donné l’ancienneté de la revue. Impossible de résumer en deux mots une histoire qui, en juin, a fêté ses 171 ans. Par contre, je peux constater qu’un esprit libéral (dans le sens anglo-saxon), tolérant, démocratique et indépendant a, depuis 1850, dominé les sensibilités de la rédaction. Notre devise non officielle : gardez-vous de ceux qui voudraient promouvoir les idées reçues ou les intérêts du pouvoir ; gardez-vous de nous manipuler avec les faux amis de l’enquête honnête et sérieuse. J’avoue que, durant mes 38 ans à la direction de Harper’s, mes engagements politiques ont influé sur notre contenu, mais beaucoup moins qu’on ne le pense. D’une part, je suis l’otage de l’histoire — pas question de transformer une revue littéraire à la base en tract politique de gauche, par exemple. D’autre part, cela m’ennuie de trop lire des points de vue semblables aux miens. Je suis souvent en désaccord avec nos écrivains, et j’adore la surprise et l’ironie. Un parfait exemple : le court essai de Michel Houellebecq titré « Trump est un bon président », paru dans le numéro de janvier 2019. Sa publication a suscité une tempête de commentaires Twitter violents et négatifs — comme si Harper’s avait changé de camp et subitement appuyé le règne du président voyou. À vous de lire et de décider par vous-même, mais l’argument de Houellebecq est bien plus subtil, et satirique, que ses assaillants ne l’étaient et, bien sûr, Harper’s n’était aucunement devenu un canard pro-Trump.

Toutefois, il y a en vérité une « ligne » éditoriale à Harper’s — une ligne non idéologique, mais une ligne quand même solide, que j’explique avec peine et sans grand succès. Je tire largement cette ligne des écrits du grand littérateur Lionel Trilling, et notamment de son recueil de conférences, Sincérité et authenticité, données en 1970 à l’Université de Harvard. C’est là que j’espère trouver une issue à la dispute infernale entre libéraux de gauche traditionnels et néoradicaux de gauche autoproclamés, et ainsi pouvoir calmer mes propres adversaires.

Trilling vaut le coup d’être lu à toutes les époques, mais à la suite du mandat anti-sincère et inauthentique du président Trump, il est devenu essentiel. Professeur de littérature à l’Université Columbia jusqu’à sa mort en 1975, Trilling résume les racines, les conceptions et les paradoxes de ces deux mots depuis le XVIe siècle, en passant par Shakespeare, Rousseau, Molière, Diderot et Freud, parmi d’autres. On apprend que le sens de « sincérité » et celui d’« authenticité » — mots qui me sont chers — ne sont pas interchangeables et que le statut contemporain du mot sincérité a beaucoup baissé : « Quand nous le prononçons, c’est probablement avec gêne et ironie », constate Trilling. « Dans son usage le plus courant, il a sombré au niveau d’une simple indication d’intensité… » Dommage, car dans Hamlet, chef-d’œuvre de la bagarre entre fausseté et probité, entre la dissimulation et la franchise, « chacun admet sans conteste, entre autres choses, à quel point le thème de la sincérité imprègne la pièce ».

« Authenticité » peut servir de secours lorsque « sincérité » ne suffit pas. Wordsworth, dans son poème Michael, décrit un personnage souffrant qui, selon Trilling, « fait corps avec sa douleur ». Cette description n’exprime pas une émotion « sincère », mais plutôt une émotion « authentique ». Il se peut que l’authenticité représente, comme le laisse entendre Trilling, « une expérience plus ardue que la sincérité », mais toutes les deux font partie de mon credo en parts égales.

Au risque de simplifier, ma réponse aux plus farouches critiques de Harper’s est de leur demander le même niveau de sincérité et d’authenticité que celui que nous exigeons de nos collaborateurs. Voilà, mes « amis », notre ligne éditoriale. Serez-vous à la hauteur ?

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

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