La mouche

Me voici immobile, au milieu du courant de la rivière, dans un déluge de soleil. La pêche permet d’oublier, de se laisser couler à pic dans les flots, au large de l’actualité. M’en voudrez-vous de conclure ainsi, en plein été, une trêve avec le monde pour échapper à ses rives désenchantées ? À la rivière, mes pieds bottés sont avalés peu à peu par la glaise. Et je ne m’en porte que mieux.

Quand vous êtes écœuré d’à peu près tout, la pêche s’avère souvent un bon antidote. La pêche ou enfin n’importe quoi d’autre qui permette de fuir un peu les gens. Car le problème avec les gens reste toujours le même : ils sont beaucoup trop nombreux.

Si vous n’avez pas la possibilité d’aller pêcher, remarquez qu’il est toujours possible d’en reproduire une partie des plaisirs chez vous, à la maison. Commencez par laisser les portes moustiquaires et les fenêtres ouvertes, jusqu’à vous trouver en compagnie du plus grand nombre de moustiques possible.

Il y a au moins 7 millions d’années, les Hominina sont apparus, c’est-à-dire des espèces apparentées aux humains. Parmi elles se trouve Homo sapiens, l’espèce à laquelle nous appartenons tous.

À cette époque, les maringouins et leurs congénères existaient déjà. Ils étaient là depuis plus de 40 millions d’années. Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi, depuis que les pêcheurs existent, les moustiques semblent ne vouloir se nourrir que de leur sang ?

Il y a 40 000 ans, Homo sapiens partageait son espace avec d’autres espèces de ses semblables, avant que ceux-ci ne disparaissent. Cela semble loin. Au contraire, c’est tout près. Ces 40 000 ans comptent pour presque rien. Ils forment l’équivalent de seulement 0,5 % du temps vécu par l’ensemble des Hominina, les cousins de notre espèce.

Il est assez fréquent de croiser quelqu’un qui porte un t-shirt agrémenté d’une représentation humoristique d’un schéma de l’évolution humaine. À gauche, sur la ligne de départ du regard, un être poilu, bestial, une sorte d’australopithèque de carnaval armé d’une massue. Puis, en une séquence rapide, sa descendance apparaît s’être redressée et affiche une certaine prestance. À la toute fin cependant, c’est-à-dire aujourd’hui, cet être qui avait repris du poil de la bête se recroqueville de nouveau, penché sur son ordinateur ou autre chose, au point de ressembler, comme de raison, à son lointain ancêtre primate… Ce qui laisse entendre, en un clin d’œil, que tout ce temps passé n’a engendré qu’un assez pauvre résultat. Faudrait-il faire marche arrière ? Telle est la question implicite.

Cette image linéaire de l’évolution humaine a d’abord été popularisée après la Seconde Guerre mondiale, sur la foi d’esquisses approximatives de nos ancêtres préhistoriques. Le schéma a pourtant peu à voir avec la réalité. Loin d’avancer en ligne droite, telle une flèche, le cheminement humain à travers les âges part dans tous les sens, à la manière d’une arborescence. Il y a des avancées, des reculs, des zigzags. L’évolution n’est pas forcément un progrès.

Au stationnement du Tim Hortons près de chez moi, il se trouve toujours des gens installés près de leur voiture pour discuter. Certains apportent leurs chaises de jardin. Ils font cercle, au milieu du bitume, un espace qui n’est pas du tout conçu pour échanger, mais bien pour circuler. Au royaume de l’automobile, les humains refont malgré tout société, au prétexte d’un café en commun, ce qui donne lieu à des scènes paradoxales.

Même dans le stationnement d’un centre commercial, les visages de l’humanité de nos ancêtres continuent de s’imprimer par superposition. Jouir de la conversation de ses semblables, ceux que l’on estime en tout cas, il n’y a sans doute rien de mieux depuis la nuit des temps. Dans la chaîne de la vie, tout se défait et se refait. Mais nous vivons encore ensemble, dociles à nos origines.

Près du lac aux Araignées, dans les environs de Mégantic, des archéologues ont trouvé des pointes de lance de la culture paléoindienne Clovis. Autrement dit, il y a plus de 12 000 ans, des gens vivaient déjà là. Le paysage s’apparentait à celui de la toundra. Le caribou abondait.

Sous la pression de l’exploitation de la forêt, le caribou a désormais à peu près disparu de la partie sud du Québec. Les quelques bêtes qui subsistent, le gouvernement québécois a décidé ce printemps de les capturer pour les placer dans un enclos fermé, après avoir mis de côté des dizaines de projets d’aires protégées qui auraient pu changer autrement leur destin. Pour sa part, l’exploitation de la forêt conserve toute sa liberté. Entre deux cafés dans un stationnement de centre commercial, voilà sans doute l’expression d’une autre facette de ce que représente l’évolution humaine.

Pour pêcher, j’ai dans ma boîte de mouches une Dark Montréal. La création de ce leurre fixé à un hameçon est due, raconte-t-on, au sens de l’observation de Peter Cowan, un Écossais en visite dans les Cantons-de-l’Est. Au milieu des années 1830, il aima tellement la pêche en ces lieux qu’il finit par s’y installer. Cowan devint maître de poste, puis shérif. Cowansville, 14 000 habitants, lui doit son nom.

Nous croyons d’ordinaire que les mouches, vraies ou fausses, sont sans grande importance dans l’existence. Notre espoir dans le genre humain s’appuie plutôt sur le miracle lumineux de figures d’exception. Vinci, Bach, Voltaire, Beauvoir… Que la société ait pu parvenir à les engendrer, voilà sans doute le plus important. La vie est dans l’ombre, dans la reproduction millénaire d’existences aussi anonymes que celles des mouches, dans les efforts communs mis à survivre. Les plus grandes réalisations humaines à cet égard ne sont pas signées. Elles ont la fragilité de la mouche attachée au fil de pêche lancé sur l’eau, à la dérive du temps qui passe.

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