Fragilité canadienne

Avez-vous vu le chef conservateur, Erin O’Toole, faire son jogging plus tôt cette semaine ? Il portait un t-shirt rouge portant les mots : « Believe in Canada ». Croyez au Canada.

Le slogan est extrêmement signifiant. S’il faut appeler les citoyens à croire en leur pays, c’est qu’un déclin de la foi nationale est suffisamment préoccupant pour qu’on veuille y remédier.

Le malaise canadien était à couper au couteau, pendant les célébrations de 2021 de la fête du Canada. Le jour fut hanté par plus d’un millier d’enfants autochtones dont les sépultures anonymes furent découvertes ces dernières semaines.

La reconnaissance de périodes noires, voire funestes, dans l’histoire d’une nation est davantage la règle que l’exception. Les vieux pays ont pillé et massacré à intervalles réguliers. L’Espagne porte à son débit l’expulsion des juifs, l’Inquisition et le massacre des Aztèques et des Mayas. La France, la terreur et la colonisation. Le Royaume-Uni, la meurtrière répression des indépendantistes indiens, la guerre biologique contre les Autochtones d’Amérique, la déportation des Acadiens, la liste est longue. Même des nations plus jeunes, comme les États-Unis, portent les stigmates de l’esclavage, du vol des territoires mexicain et autochtone. J’en passe. Et combien de générations faudra-t-il aux Allemands pour expier complètement Hitler ?

Mais dans chacun de ces cas, les périodes noires sont précédées ou suivies du reste du raisonnement de construction nationale. Il est rare que des nations découvrent dans le moment de leur création même, dans leur mythe fondateur, un trou noir d’une ampleur telle qu’il capte la lumière créatrice qui pourtant doit éclairer la fierté de tout un peuple.

John A. Macdonald déboulonné

Avant même la découverte des sépultures de Kamloops, la réputation du père du Canada, John A. Macdonald, était au figuré et au sens propre tombée de son piédestal. Au Québec, il avait depuis longtemps peu de partisans. Le regretté anthropologue Serge Bouchard disait de lui que « s’il existe un personnage indigne dans l’histoire du Canada, c’est bien cet avocat corrompu, ce politicien raciste qui fut la honte de ses contemporains, un homme sans compassion et sans principes, un voyou en cravate qui eût été sanctionné en des temps moins laxistes ».

Les autorités municipales de la ville où il a grandi, Kingston, ont retiré sa statue, comme celle de la ville où se sont conclues les négociations créant le Canada, Charlottetown. Les autres n’ont qu’à bien se tenir. Celle de Montréal ne tient plus.

La monarchie canadienne n’a plus d’avenir

Le t-shirt d’O’Toole est un appel à l’aide, tant les gouvernements conservateurs ont voulu fonder l’idée nationale canadienne autour de quelques héros et thèmes, dont leur premier chef, John A. Ils ont aussi misé sur la grandeur, la permanence et la noblesse de notre monarchie. On se souvient du goût de Stephen Harper pour les portraits de la reine. Or voilà que ce symbole est aussi ébranlé. La dernière gouverneure générale a été virée pour cause de toxicité. La famille royale est accusée de racisme envers son petit-fils. À telle enseigne qu’on ne compte plus qu’un Canadien sur quatre à vouloir conserver la monarchie après le décès, inévitable mais dont la date est imprécise, d’Élisabeth.

Les conservateurs étaient aussi prompts à faire des Forces armées (royales) du Canada un autre objet de fierté nationale. C’était avant que les militaires canadiens soient plus remarquables pour l’impunité de leurs agressions sexuelles que pour la qualité de leurs faits d’armes. Ils étaient valeureux. Ils sont devenus scandaleux.

Les libéraux, depuis Lester B. Pearson et Pierre Elliott Trudeau, avaient senti qu’il fallait au Canada une injection nouvelle de fondements identitaires. Après avoir vampirisé les symboles québécois (adoptant le Ô Canada, hymne de la SSJB, qui ne parlait que de nos défricheurs et de notre fleuve, pas de John A. et des Rocheuses ; puis mis notre feuille d’érable sur le drapeau — elle est introuvable en Alberta), le Canada moderne renaîtrait en 1982, autour d’une nouvelle Constitution et d’une Charte des droits. Et ce ne serait pas John A, mais Trudeau qui figurerait sur les statues à venir.

La refondation du pays déstabilisée

Deux choses se sont produites depuis qui mettent à mal les mythes refondateurs eux-mêmes. Pierre Trudeau était opposé à la politique de la contrition pour les erreurs passées, entamée par Brian Mulroney. Les excuses à répétition auxquelles Ottawa a procédé depuis (sauf pour les prisonniers d’Octobre) ont plutôt mis en lumière non le Canada héros-des-droits, mais le Canada bourreau-des-droits. Puis la transformation d’un multiculturalisme hier bon enfant en un activisme communautaire accusateur a poussé le premier ministre actuel, fils de l’autre, à affirmer que la totalité des institutions canadiennes étaient imbues de racisme systémique, coupables à ce jour de colonialisme. Une fois fait cet aveu, exit la supériorité morale canadienne issue de la Charte des droits. Angus Reid nous apprenait récemment qu’un Canadien sur trois est désormais convaincu que « le Canada est un pays raciste ». Pas il y a longtemps. Pas de temps en temps. En ce moment, en soi. C’est dur pour l’estime de soi. (En détail : le tiers des Blancs et des Autochtones ont cette conviction, 42 % des Canadiens de couleur, 55 % des électeurs NPD et, étrangement, des femmes de moins de 35 ans. Mais seulement 23 % des Québécois et 13 % des électeurs du Bloc tirent cette conclusion.)

Une tradition rompue : dire non au Québec

Le Canada moderne s’était aussi créé dans le refus de la différence québécoise. Comme le disait Justin lors des funérailles de Pierre Trudeau, « il a quitté la politique en 1984, mais il est revenu pour Meech [1990], il est revenu pour Charlottetown [1992], il est revenu pour nous rappeler qui nous sommes ».

En clair : il était revenu pour dire à la majorité canadienne qu’elle avait raison de refuser de donner un statut distinct au Québec. L’architecture canadienne reposait sur l’égalité des individus, l’égalité des deux langues officielles, l’égalité des provinces, l’ouverture aux groupes ethniques, tous égaux. Les tentatives de Meech et de Charlottetown de modifier cette architecture allaient lamentablement échouer. « La vision trudeauiste est dotée d’une remarquable résistance, elle peut assaillir ses amis comme ses ennemis », concluait alors la journaliste Susan Delacourt. « Vous pouvez être un ennemi de Trudeau, comme Brian Mulroney, et tenter de contenir ou de refouler la vision trudeauiste. Invariablement, vous perdrez, comme Mulroney a perdu deux fois, à Meech et à Charlottetown. Ou vous pouvez tenter de vous allier à Trudeau […] et vous appliquer à refaçonner sa vision des années 1970 pour l’adapter à la réalité des années 1990. Vous perdrez quand même. »

Jean Chrétien a creusé encore le sillon de cette tradition en triomphant des séparatistes [1995], en imposant au Québec le pouvoir fédéral de dépenser avec l’Entente-cadre sur l’union sociale [1999] et la « loi sur la clarté » [2001]. Il y avait de la vigueur et de la constance dans ce combat de principe victorieux contre la différence québécoise, d’autant qu’il était porté par des premiers ministres issus du Québec.

Le fait qu’aujourd’hui, le chef libéral Justin Trudeau accepte le contraire de ce que le fondateur du Canada moderne considérait comme « qui nous sommes » porte ainsi un autre coup à l’identité canadienne. Et fait des 70 % de Canadiens anglais qui s’opposent à la notion de nation pour le Québec (et des 53 % qui s’y « opposent fortement ») des orphelins identitaires. Sa décision de considérer que les langues officielles ne sont pas égales, que le français doit être défendu davantage que l’anglais, est également une déviation doctrinale de fond qui émousse l’idée que les Canadiens avaient d’eux-mêmes.

#TrudeauKnew

Non que Trudeau père soit absous du procès politique en cours sur les pensionnats (toujours actifs sous sa gouverne) et sur la politique autochtone de son pays. Le mot-clic #TrudeauKnew est apparu sur les réseaux et sa statue de Toronto est en danger.

Père fondateur, monarchie, armée, Charte des droits, père refondateur, refus de la différence québécoise, tous les piliers de l’identité canadienne sont aujourd’hui fragilisés. Pour de bonnes raisons, certes. Mais qui peut prévoir comment l’effondrement des piliers de l’identité d’un pays agira, demain, sur sa cohésion, son bien-être collectif, son avenir ?

Au moins nous, Québécois, avons la chance d’être arrivés plus tôt que John A. et d’avoir constitué notre propre bagage. Certes, nous avons colonisé, avons eu des ennemis autochtones. Mais nous avons eu chez eux bien davantage d’alliés, avons aussi signé la Grande Paix, puis la Paix des Braves. Oui, notre clergé a péché dans les pensionnats, mais aussi dans nos propres écoles et fait nos propres orphelins. Sans compter que, n’eût été la menace religieuse, nous n’aurions jamais voté pour John A. et son nouveau Canada en 1867. Mais on nous disait que faire autrement serait péché mortel et que nos âmes brûleraient en enfer pour l’éternité. (Même si le vote n’était pas secret, nous fûmes tout de même 45 % à choisir l’enfer plutôt que le Canada.)

Nous avons été, certes à un moindre degré que nos frères et sœurs autochtones, victimes de tentatives d’assimilation et, comme eux et elles, avons survécu. Nous avons discriminé et avons été discriminés. Nous avons été conquis, réprimés, mais avons résisté puis réussi notre Révolution tranquille, faisant reculer nos propres pesanteurs, l’étau du capital anglophone et la chape idéologique cléricale. Nous incarnons pour ainsi dire le poison et l’antidote. Je laisse au débat de déterminer dans quelles proportions. Nous avons Champlain, Papineau, Lesage et Lévesque. Ils ne sont pas parfaits. Ils ne sont pas pourris.

Parce que nous sommes aussi Canadiens — pour certains d’entre nous à notre corps défendant —, nous avons donc aussi mal à notre Canada. Naguère, Chrétien et Trudeau fils se targuaient de gouverner le premier pays « post-national » de la planète. Un horizon hasardeux auquel nous n’avons jamais adhéré. Désormais dangereusement désarrimé de ce qui le définissait, ce pays sera-t-il demain « post-canadien » ? Inquiets pour lui, on ne lui souhaite évidemment, comme à un bon voisin, que du succès. Sachant que, de notre côté, nous avons le nécessaire — et ferons le nécessaire — pour n’être jamais post-québécois.

 

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