Côté policier

Depuis une vingtaine d’années, Jacques Côté s’est imposé comme l’un des maîtres du polar québécois. Son roman Le rouge idéal (Alire, 2002) peut être considéré comme un classique du genre. Les assassinats littéraires qu’il raconte — des vers de Baudelaire servent notamment d’indices — sont terrifiants et captivants. La ville de Québec, tout à coup, ne ressemble plus à une carte postale. Comme l’écrit Côté dans un essai consacré au genre policier, « les auteurs ont leur cité de prédilection » dont ils révèlent non pas la géographie touristique, mais la face cachée. « En ce sens, continue Côté, les auteurs de romans policiers sont peut-être les derniers grands peintres réalistes de la littérature. »

J’ai trouvé de grandes qualités au Rouge idéal, mais elles ne m’ont pas convaincu de lire les autres romans de Côté, pour une raison bien simple, qui tient à un penchant personnel : je trouve toujours les polars contemporains trop bavards. Côté, ici, ne fait pas exception à la règle. Quand Simenon, par exemple, se contentait de 200 pages pour boucler une solide intrigue policière, les maîtres actuels du polar s’étalent plutôt sur 500 pages. Ce n’est peut-être pas un défaut puisque les lecteurs en redemandent, mais ce n’est pas mon genre.

J’accueille donc avec grand plaisir la parution de Crimes à la pièce (Leméac, 2021, 240 pages), un recueil de nouvelles policières, parfois inédites, de Côté. Les qualités de l’écrivain y sont toutes, mais dans un style plus ramassé qui plaira aux lecteurs aimant le réalisme policier et où on trouve peu de descriptions trop méticuleuses.

Le livre contient aussi quelques courts essais sur le sujet, notamment un fascinant et élogieux portrait du docteur Wilfrid Derome (1877-1931), médecin légiste et « véritable Sherlock Holmes montréalais », un captivant récit sur le tournage du film La loi du silence, d’Hitchcock, à Québec, en 1952, ainsi qu’une éclairante « anatomie du roman policier québécois », ce genre longtemps méprisé dans notre littérature mais qui vit, depuis l’an 2000, son âge d’or.

Côté, il ne s’en cache pas, est un écrivain engagé. En 2006, dans Salut l’indépendance ! (Les éditions du Québécois), il dénonçait sans ménagement le fédéralisme canadien, en l’accusant de « faire du nettoyage idéologique », et il étrillait la radio-poubelle de sa ville, en l’assimilant à l’extrême droite.

Côté, toutefois, ne fait pas de la littérature à thèse. Dans ses romans comme dans ses nouvelles, ses convictions transparaissent, mais elles n’écrasent jamais le récit. Bien conscient de ses « vieux travers pamphlétaires », le romancier confiait à la revue Alibis, il y a plusieurs années, qu’il évitait de parler de la société actuelle dans ses œuvres de fiction pour se préserver de la tentation de la pente éditoriale. Dans Crimes à la pièce, il déroge parfois à ce programme, tout en évitant le piège des messages trop appuyés. L’expérience a fait son œuvre.

Dans « Néant de nuit américain », une excellente et très récente nouvelle écrite en pleine pandémie, un camionneur retraité de 69 ans reprend du service afin de livrer des cercueils de fabrication québécoise à la ville de New York, où les morts de la COVID-19 se multiplient. Un bête accident vient contrecarrer sa mission. Tout de suite, la conversation populaire, en toute ignorance des faits, comme d’habitude, répand sa stupidité âgiste.

Dans « Le Noir des glaces », c’est la bêtise raciste qui mène au crime. Sur un brise-glace naviguant dans le Grand Nord canadien, une affaire d’intimidation envers un Algonquin tourne mal. Amateurs de boxe, le narrateur et son ami des Premières Nations commentent, au passage, une déclaration de Mohamed Ali selon laquelle le Canada, comparé aux États-Unis, serait un pays tolérant. « La naïveté de “celui qui venait de loin” nous faisait bien rire, nous qui appartenions à des minorités victimes d’un racisme insidieux », dit le narrateur.

Une très pétaradante nouvelle inédite mettant en vedette les policiers du Rouge idéal nous entraîne au Mexique sur la piste de criminels québécois, trafiquants de drogue et de trésors culturels mayas. Engagé dans l’affaire, le lieutenant Duval réfléchit : « Il regrettait de ne pas mieux connaître les Mayas, lui qui appartenait à une nation fragile et non reconnue, qui allait s’éteindre avant longtemps. » Une autre nouvelle inédite raconte le meurtre de l’éditorialiste en chef de La Presse du temps des Desmarais, « un type intelligent mais avec des opinions préfabriquées ». La piste de l’assassinat politique — écologiste ou indépendantiste — ne sera pas la bonne.

En nouvelliste, Jacques Côté brille donc de tous ses feux. Dans un style simple et efficace, ses histoires noires, toujours tendues mais non dénuées d’humour, racontent que le bien, s’il existe à coup sûr, demeure cerné par le mal.

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