La souillure des drapeaux

La fête du Canada, peu suivie au Québec par les francophones, pourrait être, ironie du sort, l’occasion d’une sorte de renouveau chez nous. On voit d’ici plusieurs Québécois, à l’instar de citoyens d’autres provinces, accompagner de leurs tam-tam le deuil des Premiers Peuples si éprouvés. Les découvertes de dépouilles anonymes près d’anciens pensionnats autochtones en Colombie-Britannique et en Saskatchewan jettent un voile sombre sur les célébrations de la feuille d’érable le 1er juillet. D’un océan à l’autre, de Victoria à Fredericton, des villes refusent de festoyer par solidarité avec les nations opprimées, mais entendent marquer le coup à leur manière. Même Justin Trudeau invite à une journée de réflexion sur le sujet plutôt qu’à sabler le champagne sous les feux d’artifice. Il est sans doute grand temps de revoir cet hommage national, demeuré celui du pays au front ceint de fleurons glorieux. Spontanément, plusieurs voix s’élèvent pour remettre quelques pendules à l’heure.

Le sentiment d’horreur se justifie pleinement. Reste que l’on connaissait ces scandales. Les Autochtones les dénonçaient depuis des lunes. Le rapport de la Commission de vérité et réconciliation sur les pensionnats en 2015 avait apporté des conclusions sans appel. À croire qu’il faille absolument compter les morts pour sortir la tête du sable. Mais le fruit est mûr et cueillons-le.

Du sang et des larmes

Je me souviens du documentaire de Richard Desjardins et Robert Monderie, Le peuple invisible, abordant l’histoire des Algonquins (Anichinabés), de l’établissement des Français jusqu’à nos jours. J’étais au Festival de cinéma en Abitibi-Témiscamingue lors du lancement du film. Les cinéastes aussi. De même que plusieurs chefs des communautés algonquines. Ces derniers pleuraient comme des enfants en évoquant leur jeunesse au pensionnat, la violence subie, les agressions sexuelles, l’interdiction de parler leur langue, la perte de leurs repères désormais dilués dans l’alcool. Richard Desjardins savait que le film n’aurait pas le retentissement de L’erreur boréale ou de Trou Story, car le bois et les mines, ça intéresse tout le monde, tandis que les Autochtones…

La soudaine mais nécessaire prise de conscience du mal causé aux Premiers Peuples paraît un brin candide. Pensait-on vraiment que la conquête de l’Amérique et ses suites s’étaient opérées loin du sang et des larmes ? L’Europe apportait la croix et la civilisation à des communautés jugées païennes, tout en brassant des affaires d’or et en installant les siens à demeure. Une colonisation drapée dans de beaux discours auxquels chacun croyait dur comme fer. Car les mentalités du passé n’étaient pas celles d’aujourd’hui, même si la mauvaise foi et la loi du plus fort demeurent intemporelles.

Les Autochtones, les Métis, les francophones ensuite y ont goûté. Au XXe siècle aussi. Au Québec, les orphelins de Duplessis subirent tous les outrages, comme les enfants des réserves. Enfermez des jeunes sans protecteurs avec des adultes souvent frustrés par leur vœu de chasteté, la promiscuité et abreuvés de slogans politiques. Le résultat sera souvent affligeant. Mais on s’étonne. Ils ont violé ! Ils ont tué ! Les Premières Nations reçoivent soudain une considération méritée. Qu’elles en profitent…

En cette ère d’instantanéité, les yeux se dessillent d’un coup face aux crimes et abus de nos parcours collectifs. Ils risquent de se refermer quand un autre scandale historique chassera celui-ci à la vitesse des réseaux sociaux et de la cancel culture.

Combien de pays ont de si bonnes raisons de festoyer ? Les États-Unis célébreront pourtant leur 4 juillet, malgré un passé d’esclavage et de génocide autochtone, sans oublier la récente et honteuse présidence Trump. La France dansera sous les feux du 14 juillet par-delà les excès de Versailles, la guerre d’Algérie et maintes bavures sous l’Occupation. La fierté est entachée de honte partout, mais sonnez trompettes et violons !

Du côté de sa gloire, le Canada se tire sans doute dans le pied en mettant des bémols sur sa propre fête nationale. Non faute d’excellentes raisons de s’affliger, plutôt parce qu’il y en a beaucoup. Comme ailleurs. Le Québec aussi pourrait déterrer les morts de ses pensionnats quelques jours avant la Saint-Jean et vouloir annuler des célébrations. Le sentiment national a besoin de fêtes pour assurer sa cohésion, et pas seulement sous la fièvre du hockey, mais il a trop carburé aux grandes illusions servies en fanfare. « Wokisme » tant qu’on voudra, l’amnésie qui cimente et engourdit les peuples se fissure de partout. L’avenir des fêtes nationales est appelé à changer. Tout le crie. Elles perdront des plumes pour le meilleur et pour le pire, mais la connaissance collective de l’histoire en ressortira du moins grandie.

À voir en vidéo