Technologie: À qui appartiennent les archives de Radio-Canada?

À qui appartiennent les formidables archives radio et télé de la Société Radio-Canada? À tous les Canadiens, il va sans dire. Après tout, avec une contribution d'un peu moins d'un milliard de dollars par année par l'entremise de vos impôts, il est normal que vous puissiez accéder aux contenus audio et vidéo marquants de notre histoire, dont la totalité est entreposée avec plus ou moins de bonheur dans les entrepôts de la Société.

Pourtant, faites donc l'expérience d'appeler à la Société et de demander une copie d'une émission radio telle qu'Indicatif Présent, ou encore une cassette VHS de Point de Mire avec René Lévesque, et vous verrez qu'on vous la fera payer cher. À la décharge de l'auguste société, avouons qu'un service d'archives, tel celui de Radio-Canada, coûte la peau des fesses à administrer. Alors, comment concilier la rentabilité d'une division coûteuse à gérer tout en permettant aux Canadiens d'accéder à une partie de leur histoire sans qu'il leur en coûte, car après tout, ce sont eux qui, en grande partie, ont réglé la note.

Arrive Internet et la création d'un projet visant à numériser une partie des archives sur la grande Toile. Naissance de la section «Archives» sur le site de Radio-Canada, un endroit qui se bonifie continuellement au fil des semaines. Soulignons en passant l'excellence de l'équipe en place qui réunit ces archives par thèmes. Cependant, impossible pour un simple citoyen de reprendre d'une quelconque façon les contenus numérisés pour les intégrer à son site Internet personnel.

Bien que ces archives aient été payées par eux, la Société stipule que «les documents d'archives présents sur le site des archives de Radio-Canada demeurent la propriété de la Société. Vous pouvez les visionner, seul ou en groupe, chez vous ou en classe, sans toutefois les télécharger. Vous ne pouvez en aucun temps les diffuser sur votre site sous aucune forme que ce soit, mais vous pouvez pointer vers le site des archives par le biais d'un lien hypertexte».

Soit, va donc que la Société administre ce fonds audiovisuel comme un bon père de famille. Certains argumenteront sur l'ouverture totale et sans conditions de ces archives aux citoyens. Toutefois, les archives diffusées en ce moment sont-elles accessibles à tous les Canadiens? Sont-elles libres de toute attache face à un fournisseur? Sont-elles numérisées dans un format libre et ouvert? NON!

Actuellement, les archives radio-canadiennes sont encodées dans un format propriétaire appartenant, on l'aura deviné, à Microsoft. Encore une fois, n'allez pas me confondre avec ceux qui ont lancé une «jihad» contre la société appartenant à Bill Gates. Je n'ai rien contre la société Microsoft, le consommateur, la PME ou l'entreprise privée étant tout à fait libre d'acquérir les produits conçues par cette société.

Cependant, et je le répète encore une fois, les gouvernements et les sociétés connexes, financés à même nos impôts, sont les gardiennes de nos données. Et les données, ce sont autant les millions de fichiers issus des suites bureautiques que les archives numérisées de la société Radio-Canada. Il est donc insensé que ces dites données soient soumises à un éventuel diktat d'une société commerciale. D'autant plus que l'industrie du logiciel a comme habitude de vouloir être rétribuée selon le nombre d'utilisateurs qui consultent le site. De plus, certaines licences demandent une rétribution pour chaque heure de contenu numérisé. De quoi faire monter la facture annuelle rapidement.

De plus, une fois le doigt dans l'engrenage, et le processus de numérisation normalisé autour d'une technologie propriétaire, l'entreprise est soumise au bon vouloir de la société éditrice de la technologie. Que les termes de la licence changent soudainement, et c'est l'utilisateur final qui aura à casquer les frais. Encore une fois, qu'une entreprise privée décide d'un tel choix, grand bien lui en fasse. Toutefois, à mon pas très humble avis, il est hors de question qu'une société publique financée à même vos impôts puisse être livrée pieds et poings liés au bon vouloir d'une société commerciale. NON!

Heureusement, la meilleure télévision publique au monde, la BBC, se prépare à affronter les sociétés comme Microsoft ou RealAudio sur leur propre terrain. Depuis que les dirigeants de la BBC ont annoncé leurs intentions de numériser l'ensemble des archives de la BBC et de les rendre accessibles à tous les citoyens ayant payé pour ces contenus, cette «Baie James » numérique met en évidence d'importants enjeux, dont ceux relatifs au choix de la technologie retenue et de l'accessibilité des contenus.

Or, au lieu d'opter pour une solution pépère, c'est-à-dire choisir une quelconque technologie d'encodage et de diffusion propriétaire, des développeurs oeuvrant à la BBC sont en train de mettre au point un nouveau «codec» à code source libre nommé Dirac.

Un codec, c'est le bout de code logiciel le plus important qui soit dans un procédé de diffusion de contenu audiovisuel. Il permet de compresser ou de décompresser à la volée des données au moment de leur transmission sur un réseau. Bref, au coeur de tout mécanisme de diffusion audio et/ou visuel, il y a le codec, et qui est presque toujours propriétaire.

Par exemple, les téléphones portables numériques utilisent des codecs audio pour transmettre la voix. La téléphonie Internet dont nous avons parlé au coeur des dernières semaines? Codec aussi. Et depuis les tout débuts d'Internet grand public tel que nous le connaissons aujourd'hui, tous les procédés de diffusion de contenus audiovisuels ont en leur sein, un ou plusieurs codecs, dont certains sont développés au Québec, à l'Université de Sherbrooke, et commercialisés par une «spinoff».

Vous comprendrez, devant tous ces enjeux commerciaux, que l'annonce de la BBC vaut donc la peine qu'on s'y attarde en détail. Depuis toujours, les codecs pour la vidéo traditionnelle — NTSC, PAL ou SECAM — ont été libres de droits. Imaginez que des sociétés comme Radio-Canada ou la BBC aient à payer des redevances sur chaque heure de diffusion. On imagine sans peine les sommes colossales qu'elles auraient à payer. Pourquoi alors en serait-il de même pour Internet?

Il faut dire que, depuis l'arrivée de la BBC sur Internet, la télévision publique britannique n'a de cesse d'innover et d'être un modèle, tant sur le plan des contenus que de l'appropriation des technologies, ce qui est très loin de ce que fait actuellement notre société radio-canadienne qui, la plupart du temps, voit Internet comme un frère jumeau de la télévision, ou un clone d'un dépliant publicitaire, et qui estime qu'un simple forum est le nec plus ultra en termes d'interactivité. Et qu'on ne vienne pas ressortir l'argument des ressources financières. Un des rares sites Internet différents de la société Radio-Canada, celui de Macadam Tribu, recèle de petites trouvailles simples et tripatives, qui font la preuve qu'imagination, folie et connaissance du media électronique peuvent suppléer au manque de fric.

Bref, la décision de la BBC de développer cette technologie, conçue spécialement pour les besoins actuels et futurs, en code source libre envoie un signal fort à toutes les télévisions et radios publiques du monde et à leurs dirigeants qui, trop souvent, par facilité ou par paresse, n'examinent pas tous les enjeux tournants autour de l'utilisation des nouvelles technologies. D'ailleurs, Tim Borer, responsable de l'équipe de développeurs de la technologie Dirac, déclarait récemment «n'avoir rien contre Microsoft ou toute autre société commerciale. Nous utilisons beaucoup les technologies développées par Microsoft. Cependant, nous tenons à ce que nos contenus utilisent des normes ouvertes et libres».

Cette décision interpelle aussi la nouvelle ministre du Patrimoine, Liza Frulla, qui devra faire passer son ministère à l'ère du XXIe siècle. Elle qui vraisemblablement, devra revoir les règles de fonctionnement du CRTC afin de faire face aux enjeux qu'introduira au cours des prochaines années, l'utilisation de technologies «disruptives», devrait se pencher sur ces enjeux et s'entourer de quelques conseillers pouvant lui expliquer leurs impacts.

Après tout, si les ondes publiques actuelles utilisent des technologies ouvertes et libres, n'est-il pas logique que les ondes du futur, qui seront véhiculées par Internet, le soient aussi? N'est-il pas aussi logique la ministre du Patrimoine s'occupe justement des enjeux relatifs à ce patrimoine que sont les archives radio-télé de la SRC/CBC? Car une fois qu'elles seront numérisées, qui se doit d'avoir le contrôle ultime sur ces archives? Une société commerciale à qui appartiennent les droits d'utilisation d'une technologie ou la société civile?

mdumais@ledevoir.com

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