Le monde selon Amazon

Grâce au gouvernement du Québec, la « compagnie la plus lucrative sur Terre » vient de s’enrichir encore un peu plus. Amazon Web Services, une branche importante du géant Amazon, vient d’obtenir un contrat de 10,5 millions pour ses services infonuagiques. De la petite bière pour (AWS) qui, selon Forbes Magazine, aurait gagné 400 milliards de dollars américains en 2020, mais certainement pas pour le Québec, qui accorde ici son plus gros contrat d’hébergement numérique à ce jour.

Pourquoi favoriser Amazon ? Depuis 10 ans, le mégadétaillant de produits en ligne a réussi à se hisser à la tête des fournisseurs du cloud computing. Amazon accapare aujourd’hui 47,8 % de ce marché, contre 15,5 % pour Microsoft et 4 % pour Google. Or, dans le domaine de l’infonuagique, nous rappelle le ministre responsable de la Transformation numérique, Éric Caire, « big is beautiful ». Plus les infrastructures sont imposantes, plus les services et la rapidité le sont aussi. Manifestement, il n’y a pas « d’Espace bleu » dans le nuage cybernétique.

N’empêche que, pour quiconque se préoccupe de la concentration du pouvoir et de l’argent, le choix d’Amazon, ici, n’est pas sans faire réfléchir. Au moment même où on commence à exiger des géants du Web qu’ils remettent dans la cagnotte, c’est-à-dire qu’ils arrêtent de puiser impunément dans les données personnelles et l’information journalistique sans jamais rendre de comptes, ou payer pour leurs emprunts, le moins qu’on puisse faire, avant de signer un contrat avec Amazon, c’est se demander où on met les pieds.

L’empire Amazon, simple machine à distribuer des livres à ses débuts, en 1994, est rapidement devenu le tapis roulant de la consommation tous azimuts. Il n’y a rien que la compagnie ne fournit pas aujourd’hui, du simple recueil de poésie au frigo jumbo, en plus d’avoir créé des succursales en matière de pharmaceutique, de sécurité résidentielle, de diffusion de films et, bien sûr, de services infonuagiques. Et tout ça par simple besoin de mieux servir le consommateur, dit Jeff Bezos, le fondateur et p.-d.g. d’Amazon. « Nous avons toujours voulu être la compagnie au monde la plus centrée sur les besoins du client », écrivait-il récemment à ses actionnaires.

Pour ambitieuse qu’elle soit, la vision du célèbre entrepreneur n’est guère compliquée : vous voulez quelque chose ? On vous l’obtient. Et vite à part de ça. Vous ne savez pas encore que vous voulez quelque chose ? Eh bien, on vous l’obtient aussi. C’est l’idée derrière Amazon Prime, le summum de la pensée bezossienne ou, si on veut, le capitalisme à son meilleur. Pour 119 $ US par an, vous devenez un client choyé, constamment récompensé. On vous donne accès aux films d’Amazon, aux chics boutiques d’alimentation Whole Foods et le meilleur : vous n’avez plus jamais à payer de frais de livraison. Mais encore faut-il démontrer sa loyauté à la compagnie. Encore faut-il être constamment à l’affût des précieuses aubaines qu’Amazon Prime n’a de cesse de vous proposer à tous moments du jour et de la nuit.

En d’autres mots, vous payez pour faire partie d’un système conçu pour vous faire consommer en boucle, assurant ainsi la croissance rapide d’Amazon, sans parler de l’enrichissement de « l’homme le plus riche du monde ». Et pourtant, Amazon Prime, avec ses 200 millions d’abonnés, est le service d’abonnement le plus prisé mondialement, tout de suite après Netflix, qu’il est appelé à dépasser d’ici peu. Il va sans dire qu’Amazon a complètement transformé la vente au détail et, la pandémie aidant, a réussi à faire de la consommation en ligne une espèce de droit de passage de l’homme et de la femme modernes. Ce faisant, il a également transformé le monde du travail, ce dont on parle moins.

En voie de devenir le plus gros employeur du secteur privé, Amazon emploie, aux États-Unis seulement, près d’un million de personnes. Il s’agit d’emballeurs, pour la plupart, dans des chaînes de montage à perte de vue, qui refont inlassablement les mêmes gestes pendant de longues heures. Le salaire étant plus élevé que ce qu’on trouve ailleurs (de 15 à 18 $ l’heure), les gens ne se font pas prier pour travailler pour Amazon, mais en même temps, le taux de roulement (150 %) est phénoménalement élevé. Et c’est voulu. Pour Jeff Bezos, une main-d’œuvre bien implantée équivaut à « une marche vers la médiocrité ». Les gens sont paresseux de nature, selon lui, et obéissent à la loi du moindre effort.

C’est cette « vision » qui a servi à ériger l’empire de la consommation à portée de doigt et qui sert au modèle d’emploi à courte durée préconisé chez Amazon. De plus, la gestion des employés est faite par logiciels, tout ce qu’il y a de plus impersonnel, mais permettant également de mesurer à chaque instant la « productivité » de chacun et de signifier un congédiement immédiat, au besoin. Comment se surprendre que l’entreprise ait dû « remplacer tous ses employés à taux horaire au cours de la dernière année » ?

Voilà un peu à quoi nous souscrivons en nous attelant à Amazon. Bien sûr, nous avons tous déjà, individuellement, les doigts dans l’engrenage des géants informatiques. Mais fallait-il, collectivement, mettre le bras dans le tordeur ?

Cette chronique fait relâche jusqu’au mois d’août. Bonnes vacances !

fpelletier@ledevoir.com

Sur Twitter : @fpelletier1

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