L’examen

L’été pointe son nez après un hiver de mesures sanitaires qui semble avoir duré une éternité. L’existence coule enfin plus librement. Cependant, nous demeurons empêtrés, à plusieurs égards, dans les toiles d’araignées de ce mauvais rêve. Au point qu’il semble difficile d’en tirer des enseignements vivants.

À l’heure où les vacances scolaires débutent et où le hockey se termine, les professeurs ont été félicités pour leurs efforts. Certains d’entre eux, portés bien haut sur les épaules médiatiques, ont servi d’exemples publics en matière de bonnes pratiques. Ce faisant, n’ont-ils pas constitué, malgré eux, une couverture pour masquer à bon compte une réalité somme toute affligeante ?

Oui merci, chers professeurs, de vous être dévoués aux enfants. Oui, vous avez été, en bien des cas, formidables. Oui, les enfants, pour vous féliciter, vous ont dessiné, encore cette année, des cartes et apporté des fleurs. Leurs petits cœurs ne battent que pour vous. Mais qu’on se drape ainsi collectivement dans le sentiment du devoir accompli, voilà qui s’avère assez grossier à l’heure d’un nécessaire examen de conscience.

La crise sanitaire, en bouleversant le train-train des habitudes, n’a-t-elle pas souligné le manque d’envergure et de consistance qu’entretient, bon an mal an, notre système dans le mirage de ce qu’est en vérité chez nous le soutien scolaire ?

Avant les années 1960, la jeunesse urbaine et rurale ne fréquentait pas l’école, sauf en de rares exceptions, au-delà de l’âge de 14 ou 15 ans. La massification de l’éducation, entreprise pour corriger cette situation, n’a pourtant pas conduit à tous les résultats qu’on pouvait en espérer. Entre déploration et imploration, les Québécois demeurent lestés du poids des défavorisés en matière de transmission des savoirs. Cette crise l’aura souligné plus que jamais : malgré d’innombrables réformes, l’école a failli.

S’il est impensable de niveler les destins, encore faut-il espérer que ce système trouve à égaliser au moins les chances. Force est de constater qu’en cette matière le système québécois a échoué.

D’une école à l’autre, d’une région à l’autre, d’un milieu à l’autre, l’encadrement pédagogique s’avère fort variable. Une commission d’enquête n’aurait pas à creuser beaucoup pour en convenir. Sans parler du fait que le système scolaire public, par manque de courage politique, a laissé le système privé le distancier, tout en le finançant abondamment.

Depuis des années, au milieu de ce paysage, les énoncés de politique en faveur des outils numériques n’ont cessé de pleuvoir. Au nom des promesses pédagogiques plus interactives, plus ludiques, plus inductives, ces outils étaient censés faciliter l’apprentissage, voire renouveler totalement la vie scolaire. Toute cette coûteuse quincaillerie s’est trouvée enduite d’un vernis de modernité qui ne passe pas la rampe d’un examen sérieux à l’heure où la simple ventilation des classes n’est même pas à même d’être assurée.

Au cours de la dernière année, le mirage du soutien scolaire par le biais d’outils informatiques s’est en fait apparenté, dans bien des cas, à un abandon des enfants, en dépit des efforts déployés par les enseignants. La pandémie a souligné des fractures sociales profondes. Les parents qui disposent d’appartements assez grands et de ressources informatiques ont pu accompagner leurs enfants pour remédier à un enseignement au rabais. Les autres, les plus nombreux, partagés entre les obligations du travail et leur situation familiale, n’ont pas pu faire mieux que de regarder leurs enfants s’enfoncer.

Le temps d’exposition des enfants à l’apprentissage ne s’est jamais autant réduit.

Quinze mois après le début de la crise sanitaire, qui oserait dire sans rire que l’enseignement numérique s’avère une réussite ? La crise a montré que les outils numériques ne peuvent remplacer une relation de qualité et de proximité dans l’accompagnement des élèves. Où en est cette relation ?

Lorsque les cours en classe ont à peu près repris, de solides faiblesses s’étaient déjà incrustées. Apprendre à lire, à écrire et à articuler sa pensée, à la mettre en relation avec une culture tout en portant un masque n’est pas chose aisée. Mais entre deux grèves, entre deux tempêtes de neige, entre deux injonctions à rester à la maison, l’éducation s’est réduite à sa portion la plus ténue. Dans bien des classes, l’enseignement consiste trop souvent, depuis des années, à transformer des journées d’écoles en un vaste camp de jour où, entre de maigres apprentissages, on regarde des films dont la valeur éducative n’a pas à être questionnée tant la déficience apparaît y tenir tout l’espace.

Force est de constater que la culture scolaire au Québec demeure faible. L’éducation s’apparente pour beaucoup à un système conçu pour permettre aux parents d’aller travailler tandis que le poids du monde du travail modèle par ailleurs l’enseignement de ses desiderata.

Dans un tel système, les inégalités sociales sont loin d’être corrigées. Il semble au contraire que l’école contribue à les reproduire. Les besoins des écoles plus difficiles, celles situées en milieu dit défavorisé, que ce soit dans des centres urbains ou en périphérie, demeurent criants. Les bâtiments restent mal entretenus et sous-financés. Les appuis professionnels aux enseignants s’avèrent lacunaires. Ces professeurs sous-payés et pauvrement formés continuent de faire preuve de bonne volonté, mais cela s’avère tout à fait insuffisant pour assurer un avenir rayonnant à une société.

À elle seule, l’école peut-elle contrer les avancées de la stupidité ? Certainement pas. Mais elle demeure une de nos seules chances d’y parvenir. Sur elle, il faut donc miser davantage.

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