La haine ordinaire

« La Mila, elle continuera jusqu’à ce que quelqu’un la trouve et la crève, et c’est tout ce qu’elle mérite » ; « Saute d’un pont, prends-toi un train » ; « Que quelqu’un lui broie le crâne, par pitié » ; « Dis-moi t’habites où je vais te faire une Samuel Paty ».

Ces menaces de mort n’ont pas été entendues dans une prison à sécurité maximale abritant des bandits de grand chemin. Elles n’ont pas été prononcées par les membres d’un cartel de trafiquants de drogue. Elles ne sont même pas sorties de la tête de petits délinquants de banlieue.

Non, ces phrases sont le fruit de l’imagination de jeunes dans la vingtaine tout ce qu’il y a de plus normaux. Des jeunes sans signes particuliers qui sont cuisinier, surveillant de lycée, étudiant en gestion et même… en droit ! L’une d’elles, étudiante en psychologie, a le profil d’une jeune fille modèle qui fait du tricot et aime la littérature. Aucun n’a de casier judiciaire. Bref, des jeunes que l’on pourrait croiser n’importe où dans la rue. Leur seul point commun : ils se disent tous antiracistes.

Cette semaine, treize d’entre eux comparaissaient devant le tribunal judiciaire de Paris où ils étaient accusés de harcèlement et de menace de mort. Ce procès, l’un des premiers en son genre, fut l’occasion d’une étonnante plongée dans le monde des réseaux sociaux. Il aura surtout été le révélateur de certains des pires travers de notre époque.

Tout commença lorsque, le 18 janvier 2020, Mila se fit draguer sur Instagram par un jeune musulman. Lorsque la lycéenne de 16 ans lui répondit qu’elle était lesbienne, celui-ci l’insulta. C’est alors que Mila, née dans une famille athée, se lâcha : « Le Coran, il n’y a que de la haine là-dedans […]. Votre religion, c’est de la merde, votre dieu je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir. »

La déflagration fut immédiate. Dans les jours qui suivirent, Mila a reçu des centaines de milliers de messages tous plus violents les uns que les autres. Depuis un an et demi, elle a dû quitter son lycée et vit sous protection policière. Précisons que malgré son vocabulaire ordurier, Mila n’a enfreint aucune loi française puisqu’elle dénonçait l’islam et non pas les musulmans. Un consensus auquel l’islam semble avoir de la difficulté à s’acclimater en France, où le blasphème n’est plus un délit depuis la Révolution. Contrairement au harcèlement et aux menaces de mort, passibles, elles, de deux à trois ans de prison.

Le procès qui s’est terminé cette semaine nous en aura appris un peu plus sur ces « antiracistes » à la triste figure. Un an et demi plus tard, la majorité d’entre eux ne semblent toujours pas comprendre pourquoi ils doivent répondre de leurs actes.

À l’exception d’un seul prévenu qui s’est excusé, les autres se retranchent derrière la spontanéité de leur geste. Certains ont le culot de dire que Mila l’a bien cherché. C’est ce qu’avait dit à l’époque Abdallah Zekri du Conseil français du culte musulman. L’un des accusés jure même n’avoir menacé personne, simplement souhaité que Mila… « crève la bouche ouverte » ! Un autre invoque la sacro-sainte liberté d’expression : « Au pays de la liberté d’expression, je n’ai même pas le droit d’avoir un avis », déplore-t-il. Un dernier avoue se déchaîner sur le Net pour « gagner des abonnés et être connu ».

Ce portrait de quelques-unes des perversions de notre époque est fascinant. Aujourd’hui, la moindre question sur l’islam est sanctionnée alors que l’on peut dire les pires horreurs sur les autres monothéismes. Huit jours avant que Mila soit prise pour cible, l’humoriste Frédéric Fromet n’avait-il pas chanté sur France Inter : « Jésus est pédé […] du haut de la croix pourquoi l’avoir cloué, pourquoi l’avoir pas enculé. » L’humoriste a fait mine de s’excuser (auprès des LGBTQ, pas des catholiques), mais il n’a été ni congédié ni menacé de mort. Il vit normalement, contrairement à Mila.

Il y a dans cette affaire sordide une sorte d’allégorie de la lâcheté couplée à l’hubris technologique. Aux manettes d’un instrument informatique aux possibilités qu’ils croient infinies, ces individus médiocres qui osent se parer d’un vernis antiraciste se sentent tout à coup pousser des ailes. Car, dans ce nouveau monde, les lâches sont rois. Pour peu qu’ils se tiennent en bande et demeurent anonymes, ils n’auront jamais de comptes à rendre à personne. Ce nouveau Far West sied parfaitement à une modernité qui n’a de cesse de proposer des libertés sans les devoirs qui devraient les accompagner.

La véritable lâcheté, c’est aussi celle des organisations LGBTQ et néoféministes qui n’ont défendu Mila que du bout des lèvres. Une organisation pourtant si prompte à réagir comme Osez le féminisme a attendu six mois pour se faire entendre. Que de contorsions pour ne pas « faire le jeu de l’islamophobie » ! Parions que samedi, lors de la Gay Pride, il n’y aura guère de pancartes à son nom dans les rues de Paris.

Le malheur qui s’abat sur cette jeune fille, peut-être naïve mais courageuse, illustre un autre vice de cette époque. Mila se revendiquait lesbienne. Son premier agresseur se revendiquait musulman. Une société composée de gens qui se définissent d’abord comme homosexuels, musulmans, noirs, blancs ne peut être que conflictuelle. La société des identités, c’est la guerre.

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