L’école dans le pré toute l’année

Vient de s’ajouter à l’école primaire Louis-de-France, à Trois-Rivières, une immense serre quatre saisons, oasis regorgeant de semis et de plants de concombres qui montent en vrille vers le soleil.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Vient de s’ajouter à l’école primaire Louis-de-France, à Trois-Rivières, une immense serre quatre saisons, oasis regorgeant de semis et de plants de concombres qui montent en vrille vers le soleil.

Après 10 mois de bulles classes, d’écoles sous soluté, de profs masqués et de fixette sur le taux de CO2 dans l’air, l’heure de la longue récré a sonné pour des dizaines de milliers d’élèves du Québec. Et si l’on prenait la clé des champs toute l’année ?

À l’école Louis-de-France, il y a une mèche que le bonheur est dans le pré. Pandémie ou pas, on jongle là-bas à longueur d’année avec la libératrice clé des champs.

Après avoir mis le point final à sa dernière dictée, « Madame Maryse », la directrice de cette école primaire de Trois-Rivières, ajoutait la semaine dernière un échelon de plus à son nutritif « laboratoire d’innovations bioalimentaires ». Une expression dépourvue d’âme pour nommer un parcours scolaire où les écoliers sèment navets et radis, pour récolter émerveillements et savoirs à la pelle.

Non seulement l’école est dans le pré, et le pré dans la classe tous les jours de la semaine, mais les 400 oisillons de Madame Maryse sont aux oiseaux.

Car vient de s’ajouter à cette école jardinière une immense serre quatre saisons, oasis regorgeant de semis et de plants de concombres qui montent en vrille vers le soleil. Aussi, une classe en plein air, ludique panthéon du savoir lové sous un toit, où l’on s’exerce les neurones aux chants des oiseaux. Ça rend le carré de l’hypoténuse drôlement plus digeste.

Un baume en cette année pandémique qui a plus que jamais enfermé des milliers d’enfants dans leurs grottes numériques. « Je ne voulais pas juste un projet de jardinage cute et joli pour cette école. Mon but, c’est que les enfants comprennent d’où vient ce qui les nourrit, et comment », explique cette directrice aux 100 000 volts.

Effets de serre

Tout a commencé en 2016, quand Maryse Côté est tombée des nues lorsque, talonné sur l’origine du lait et des carottes, un élève lui a répondu : « De l’épicerie ! »

« Ça faisait un moment que je trouvais les enfants de moins en moins en contact avec la nature, obnubilés par leurs objets connectés, raconte-t-elle. Plusieurs n’ont aucune idée d’où vient ce qui se retrouve dans leur assiette. »

Si l’éducation n’est pas de gaver, mais de donner faim, comme disait un certain Léon Bloy, alors Madame Maryse a ouvert un appétit d’ogre chez ses écoliers en persillant leur programme scolaire de 1001 occasions de se mettre au vert.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Une classe en plein air, ludique panthéon du savoir lové sous un toit, où l’on s’exerce les neurones aux chants des oiseaux

« Toute l’équipe-école a mis ses idées sur table pour intégrer l’agroalimentaire dans leur cursus, dit-elle. Les possibilités se sont démultipliées ! » L’idée a fait florès plus vite que les fleurs de pissenlit sur les bretelles d’autoroute.

S’initier aux fractions en calculant la part de chaque ingrédient pour fabriquer la terre à semis ; culture des pleurotes pour élucider la reproduction par spores ; science, français, histoire des aliments ont repassé à la moulinette leurs contenus, même les cours d’univers social n’ont pas échappé à cette cure inoculée pour mettre les élèves au diapason avec le monde vivant.

« Ça a commencé par des bacs jardins en classe. Pour grandir, on a frappé à toutes les portes, on s’est souvent fait dire non », confie la dynamo aux yeux d’azur. Il a fallu brasser la cage, contourner la force d’inertie de tout un réseau scolaire, et fonder l’OSBL « AgrÉcoles » pour faire naître sa serre des miracles.

De la prématernelle à la 6e année, les écoliers empruntent chaque année un sentier nourricier qui les ballote entre culture ancestrale, culture apicole, légumes d’ailleurs et d’ici, semis, récoltes, ateliers de cuisine et festivals des saveurs en prime.

Ça faisait un moment que je trouvais les enfants de moins en moins en contact avec la nature, obnubilés par leurs objets connectés. Plusieurs n’ont aucune idée d’où vient ce qui se retrouve dans leur assiette. 

« Les plus vieux ont même fait pousser du blé pour fabriquer de la farine, explique Zoé Tétreault, technicienne agricole qui veille au grain dans la serre. J’explore aussi avec eux le cycle des insectes, pour qu’ils comprennent l’utilité des pollinisateurs dans notre alimentation. »

Bombardés de soleil, les légumes mûrissent aussi vite que le savoir dans la tête des écoliers, qui fouillent la terre à pleines mains. Il ne s’est jamais croqué autant de légumes et de fleurs dans l’école que depuis qu’on fait des maths entre les rangées de courgettes.

« Nos légumes sont bien meilleurs que ceux qu’on achète au magasin », dit Bastien, jardinier en herbe de 5e année. Lili-Rose a même créé un potager chez elle. « Je fais des fraises, des tomates, des carottes. Et d’après moi, je ne suis pas la seule ! »

À semer du blé, on finit par récolter du pain.

Pendant la récré, ça se bouscule au portillon pour venir faire du « ménage » avec Zoé dans la serre. « Pour eux, être ici l’hiver, à 20 degrés, c’est tout un privilège ! » Dans la cour, les sentiers nature serpentent entre le jardin des parfums, et ceux des plantes médicinales, des pollinisateurs et des plantes comestibles.

Se cultiver en cultivant

On a beau avoir joué les Ricardo et pétri tout l’hiver 2020, la consommation de bouffe minute a caracolé pendant la pandémie. De quoi achever de dérégler une horloge alimentaire déjà déboussolée.

En un an, la parenthèse sanitaire a fait grossir de 15 à 25 % la montagne de rebuts liés au fast-food échoués sur les plages du pays. Sans compter les pleines bennes de masques bleu poudre venus s’ajouter aux rejets de l’humanité.

Me semble que ces écoliers sont bénis des dieux. Et cette école plus nécessaire que jamais.

« Ici, on se cultive en cultivant », a résumé d’un mot Joël, un grand de 6e, au ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, venu couper un ruban « géotextile » pour inaugurer la serre de Madame Maryse, érigée en décembre.

Lors de son précédent passage, les élèves avaient fait pédaler le ministre sur un vélo bidouillé pour fabriquer des smoothies fruités. Drôlement le temps que d’autres ministres s’agitent le mollet pour changer l’école, ne serait-ce qu’un smoothie à la fois.

Pas réputé pour être fort en matière de ventilation, le ministre de l’Éducation, lui, s’est pourtant déguisé en courant d’air le jour de l’inauguration. « Ce programme devrait être soutenu d’abord par le ministre de l’Éducation, puis celui de l’Environnement, de la Santé et de l’Agriculture, insiste l’idéatrice d’AgrÉcoles. Si mes élèves choisissent de manger une salade plutôt que du McDo, c’est toute la société qui en bénéficie ! »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Si bien enseigner, c’est aussi apprendre à lire entre les lignes, alors profs et parents de Louis-de-France ont misé sur le bon cheval. À deux doigts de la retraite, on peut parier que la pasionaria d’AgrÉcoles, conseillère au Lab-École de François Legault et future mentore de la demi-douzaine d’écoles en lice pour adopter « L’Agroalimentaire s’invite à l’école », ne tardera pas à faire pédaler à leur tour une poignée de ministres et de fonctionnaires.

« Toutes les écoles devraient avoir accès à ça sans perdre leur temps dans le labyrinthe du ministère de l’Éducation. Regarder ces enfants. Ils sont heureux, apaisés. Je n’ai jamais eu des élèves et du personnel aussi enchantés », glousse la directrice.

Foi de Madame Maryse, à l’école, on récolte ce que l’on sème. Le bon prof explique, mais le meilleur, lui, inspire. À voir tous ces enfants qui ont la pêche et le trèfle en bandoulière, celle-ci a mis en terre beaucoup plus qu’une poignée de petites graines. La récolte sera bonne.



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