Qui s’occupe des enfants?

L’impasse était prévisible depuis des années, mais le mouvement citoyen Ma place au travail, qui rassemble des parents éprouvés par le manque de places en garderie, a puisé son souffle dans le creuset de la pandémie. Il était déjà difficile de trouver une place en garderie, ce n’est un secret pour personne. Le problème s’est passé d’un gouvernement à l’autre, d’une vague de compressions budgétaires à l’autre, laissant s’effriter l’idéal d’éducation préscolaire universelle qui présidait à la création des CPE — sans que personne ose assumer la responsabilité de cette déconvenue.

Mais la crise sanitaire a créé une tempête parfaite. Des milliers de places en milieu familial ont disparu. Des éducatrices déplorant leurs conditions de travail depuis des années sortent de la pandémie à un cheveu de déserter la profession. Ce à quoi s’ajoute le dysfonctionnement du guichet unique pour les parents.

Le 10 juin, à l’Assemblée nationale, en marge des consultations nationales sur les services éducatifs à l’enfance — où les parents de Ma place au travail n’étaient pas invités — la porte-parole et instigatrice du mouvement, Myriam Lapointe-Gagnon, déposait une pétition signée par 18 500 parents à bout de ressources. Son petit sur la hanche, elle a prononcé un discours : « Jules avait quatre mois quand tout ça a commencé, il en a sept aujourd’hui. Il dit : attends, attends, attends. C’est son dernier mot, cette semaine, “attends”. D’après moi, il a trop entendu souvent Mathieu Lacombe parler », disait-elle.

Lorsque nous discutons, l’étudiante au doctorat en psychologie me décrit ses mois pandémiques comme un marathon, son petit Jules toujours à ses côtés. Depuis mars, la mobilisation n’a pas arrêté, me dit-elle. Dans sa région, le Bas-Saint-Laurent, il n’y en a pas, des places en garderie. Tout simplement pas. À la naissance de son fils, l’inquiétude s’est installée : allait-elle pouvoir terminer ses études ? Allait-elle devoir renoncer à sa carrière ?

Au départ, il s’agissait d’un souci personnel, mais bien vite, l’affaire est devenue bien plus grande qu’elle : des milliers de parents inquiets lui ont emboîté le pas. Des femmes, surtout, qui voient présentement leur avenir professionnel et leur liberté financière s’effriter, faute d’une place en garderie. Y compris des femmes éduquées, privilégiées, qui ne pensaient jamais voir leur autonomie leur glisser entre les doigts.

À travers Ma place au travail, Myriam Lapointe-Gagnon reçoit toutes sortes de témoignages accablants. Des femmes qui, après leur congé de maternité, sont forcées de prendre un congé sans solde ou de démissionner. Des mères monoparentales qui n’ont plus d’autres options que de demander l’aide sociale. Et pour celles qui peuvent compter sur un autre revenu, la renonciation au travail a un coût. « Beaucoup de femmes m’ont dit vivre une situation de violence conjugale, mais dépendent de leur conjoint pour se payer une boîte de tampon et aller chez le dentiste. » Des femmes qui avaient un emploi, un bon salaire, qui se retrouvent piégées. Un scénario tiré d’une autre époque.

« En violence conjugale, un gros facteur de protection, c’est l’autonomie financière, ajoute Mme Lapointe-Gagnon. Présentement, on accepte que des femmes perdent leur job et ne puissent pas retourner travailler. Alors quand Geneviève Guilbault et Isabelle Charest disent qu’elles font tout ce qu’elles peuvent pour lutter contre la violence conjugale, ce n’est pas vrai. » Car pour lutter contre la violence, il faut assurer les conditions matérielles de l’autonomie des femmes, ce qui passe en grande partie par le soutien à la parentalité.

C’est d’ailleurs tout l’héritage féministe de la politique familiale québécoise. Oui, offrir des services éducatifs préscolaires de qualité aux tout-petits, surtout à ceux issus des milieux défavorisés. Mais aussi s’engager à soutenir collectivement les jeunes parents, et surtout les mères, dans la poursuite de leurs aspirations. Le coût social de la tempête parfaite que je décrivais plus haut est là : une génération de jeunes mères craint aujourd’hui que les gains des dernières décennies en matière de parentalité et d’intégration des femmes au marché du travail s’envolent.

Le gouvernement de François Legault ne peut pas porter seul la responsabilité de l’impasse actuelle. Personne n’a oublié le saccage des libéraux de Philippe Couillard, et le nez levé des gouvernements précédents lorsque venait le temps de compléter le réseau des CPE. Mais vu l’urgence, la CAQ devrait agir de façon beaucoup plus ambitieuse, en renouant avec les valeurs d’équité et d’universalité qui présidaient à la création du réseau des garderies publiques.

Quoi qu’en dise le ministre Lacombe, les gestes posés par le gouvernement trahissent une tout autre vision. Il suffit de rappeler que le dernier budget misait avant tout sur le développement des infrastructures et les secteurs à prédominance masculine pour la relance post-COVID, malgré les besoins criants dans l’économie des soins et services aux personnes. Et il y a ce qui se quantifie plus difficilement, ce qui se dévoile à travers le discours. Pendant la pandémie, tout semblait s’articuler autour de l’unité de la famille ; un repli sur les structures traditionnelles souvent agaçant. Or aujourd’hui, les familles ne vont pas bien. Et on semble s’attendre à ce que les femmes règlent la note.

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