Un dernier Tessier

J’ai dit tant de bien de Jules Tessier depuis une dizaine d’années que j’ai l’impression d’avoir épuisé ma palette de compliments. En 2010, avec Sur la terre comme un ciel… (Fides), Tessier entreprenait un triptyque de recueil d’essais d’un genre très particulier. L’écrivain, en effet, s’inspire autant de l’actualité que de l’histoire, des réalités quotidiennes que de la littérature pour rédiger, en toute liberté, dans un style élégant et chaleureux, des réflexions charmantes et inattendues qui, l’air de rien, dévoilent leur profondeur au fil des pages. Dans l’élan, et probablement à la suite d’une bonne réception, deux recueils supplémentaires sont venus s’ajouter au triptyque original.

Je raffole de cette œuvre. J’ai parlé, dans cette chronique, de son raffinement sans affectation, de sa fluidité envoûtante, de sa simplicité pleine de grâce et j’ai dit de Tessier qu’il était un Foglia en douceur qui écrivait à la manière de Montaigne. Peut-on aller plus loin dans l’éloge ? J’en doute. Il n’est pas interdit, toutefois, de redire toutes les qualités de cette œuvre sans pareille dans la littérature québécoise actuelle, d’autant plus que ce sera malheureusement pour la dernière fois puisque l’essayiste — 80 ans cette année — annonce que Rideau ! (Fides, 2021, 328 pages), le sixième recueil de la série, n’aura pas de suite.

S’il fallait définir l’œuvre de Tessier en une seule formule, on pourrait retenir celle-ci : le monde vu par un fin lecteur, par un homme pour qui la culture n’est pas un luxe, mais un viatique permanent. Dans Rideau !, par exemple, il explore notamment le barbecue et la cabane à sucre, deux des derniers univers « à prédominance masculine », de même que l’art d’éviter que la vieillesse ne devienne un naufrage, en multipliant les références culturelles pour inscrire ses réflexions dans une tradition et pour transcender les banales considérations psychologiques.

Les essais de Tessier sont de « délicieuses flâneries intellectuelles », comme le dit justement son éditeur, des fantaisies essayistiques, pourrait-on ajouter, qui mêlent habilement les considérations historiques, sociologiques, linguistiques et politiques dans une réjouissante fête de la culture. Il n’y a plus personne, de nos jours, qui écrit comme ça, et c’est ce qui rend cette œuvre si précieuse.

Dans l’essai central de Rideau !, Tessier se penche sur le douloureux phénomène de l’assimilation en Amérique du Nord, « pour tenter de voir ce qui se passe dans la tête et le cœur des locuteurs francophones lorsqu’ils glissent vers l’anglais ». Professeur de littérature française retraité de l’Université d’Ottawa, Tessier est un spécialiste des francophonies d’Amérique. Il en connaît donc un bout sur le « syndrome de l’acculturation ». Il l’aborde ici sur le plan individuel en se demandant si « cette permutation de langue maternelle » peut s’effectuer sans douleur. On devine déjà que l’idée d’un tel reniement de soi dans le bonheur relève d’un fantasme de colonisé. Même Elvis Gratton, quand il n’a pas de public, est malheureux.

En 1922, dans L’appel de la race, Lionel Groulx racontait une histoire d’assimilation qui semblait heureuse jusqu’à ce que la conscience de Jules de Lantagnac, le personnage principal de l’histoire, se réveille sous le coup de l’infâme Règlement XVII, qui interdisait l’enseignement en français en Ontario après les deux premières années du primaire. La volonté de Lantagnac de renouer avec sa culture française fera éclater sa famille. Même s’il admet que le roman a mal vieilli, Tessier lui reconnaît néanmoins le mérite de montrer que l’assimilation heureuse ne peut se faire qu’au prix du sommeil de la conscience.

Sa lecture de Kaki (Prise de parole, 1997), un roman autobiographique de la Franco-Ontarienne Lola Lemire Tostevin, enfonce le même clou. Déchirant récit d’un processus d’assimilation se déroulant sur trois générations, ce roman, écrit en anglais, illustre que le bilinguisme des minorités francophones n’est que l’autre nom de l’assimilation en cours. « La famille est bilingue, dit la grand-mère dans le roman, et en Ontario ça veut dire que tu finis par parler anglais la plupart du temps. »

C’est pour éviter que ce constat en vienne à s’appliquer au Québec que le mathématicien québécois Charles Castonguay, pourtant de langue maternelle anglaise et lui aussi octogénaire, mène une lutte sans relâche pour la défense du Québec français. « J’ai toujours été un fervent des underdogs », confie-t-il à Tessier qui pourrait en dire autant.

Dans un très bel essai, l’écrivain réfléchit à la place et au sens des objets dans nos vies. Ont-ils donc une âme ? se demandait Lamartine. Les livres de Tessier, en tout cas, en ont une, et c’est celle d’un honnête homme au plus beau sens du terme.

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