Fais-toi z’en pas…ou rien qu’un peu

Excellente initiative que cet album de Robert Charlebois consacré aux chansons de Réjean Ducharme revisitées, ni vu ni connu, durant la pandémie. Sorti un peu avant la Saint-Jean, moment idéal, il s’écoute en fredonnant. Le vieux complice des années 1970, qui n’était pas un fantôme pour ses amis, dont le chantre de Lindberg, méritait bien de retrouver d’outre-tombe ses ballades sous des arrangements nouveaux. Chantés, les textes de Ducharme sont plus accessibles aux jeunes générations (et souvent plus simples) que ses grands romans et ses pièces de théâtre.

Je dis ça avec chagrin. Rien n’est plus éternellement jeune et poétique que L’avalée des avalés ou Le nez qui voque. Mais la lecture a moins la cote que la musique. Et la redécouverte des chansons de notre écrivain longtemps déguisé en courant d’air pourrait donner le goût à ceux qui les découvrent d’explorer ensuite sa prose. Qui sait ?

Peut-être qu’en attendant au bout du téléphone qu’une voix nous réponde à travers le dédale de nos services gouvernementaux, grâce à l’heureux virage québécois apporté par la ministre Nathalie Roy sur ces ondes, on entendra de temps en temps Insomnie ou Heureux en amour. Avec une préférence pour Chu tanné, parce que notre patience est souvent poussée à bout avant qu’on obtienne une réponse sur ces lignes-là.

C’est bien aussi que, dans ce Charlebois à Ducharme, les musiciens n’utilisent pas nécessairement les mêmes instruments qu’autrefois. Le tempo varie aussi. Un inédit Arizona clôt l’album. « Ça va faire 77 ans le jour de la Saint-Jean », entonne Charlebois dans Je suis né, biffant les « 35 ans » du texte initial. Car le temps passe et ça prend des marqueurs pour en témoigner. Si le poète montréalais s’en est allé en août 2017 sur la pointe des pieds comme il avait vécu sa vie, Charlebois est resté debout et peut commémorer ses œuvres en partage.

Les chansons de leur duo étaient autrefois dispersées sur différents albums. À entendre celles-ci bout à bout, l’effet apparaît différent. On constate à quel point elles étaient souvent tristes, malgré l’humour. Je l’savais fait résonner un pur cri de compassion devant la détresse absolue d’un ami. Même Déménager ou rester là, interprétée jadis par Pauline Julien, présente sur l’album, par-delà son pep musical, souligne les minidéfaites, les compromis au jour le jour du Québécois moyen. Le narrateur de cette chanson gardera son logement, on le comprend, même si la poignée de porte lui reste dans les mains et que le voisin donne des coups de bâton aux chats et autres avanies, parce que, réflexion faite, « peut-être qu’ailleurs j’aimerais moins ça »… Pressentiment des référendums perdus.

Dans Fais toi zen pas, tout le monde fait ça, le parolier abordait les défaites de ses antihéros : « Avoir voulu changer la vie / S’endormir avec l’ennui ». À l’époque, ses mots me révoltaient un peu. Je souhaitais que les Québécois changent la vie, en épousant le rêve de Rimbaud, au lieu de se résoudre à l’ennui parce que tout le monde fait ça. Mais Ducharme savait tâter le pouls de son peuple avec son spleen, son joual de la rue, ses peurs de foncer. L’énergie du rock de Charlebois apportait et apporte toujours une modernité folle à nos blues maison. Blues tout de même, et indémodables, prêts à soulever le même cafard qu’au cours des années 1970 en l’enrobant de rythmes fous.

« M’a me promener tout nu dans rue, quand chus tanné, chus pas gêné / M’a faire venir toutes les ambulances, y vont me trouver sans connaissance », chante le Garou en donnant une voix au Violent seul, si dépressif. « J’mange pu, j’dors pu, j’me lave pu. » En le réécoutant, on pense à tous ces oubliés du système, qui déraillent encore plus fort aujourd’hui qu’hier, parfois l’arme à la main.

Mais tout n’est pas si noir. L’ombre de Jacques Prévert plane aussi parfois sur les mots de Ducharme. Dans sa chanson 10 ans, on croit entendre en écho le poète français d’En sortant de l’école, dont l’alter ego québécois partage la quête d’innocence. « Le soir après l’école on voyageait / On prenait le bateau rue Saint-Laurent / Il n’avait pas de mât pas de voile. On lui en donnait. »

L’influence prévertienne éclabousse aussi de joie contagieuse et d’amour des mots Heureux en amour, la plus littéraire et solaire des chansons de Ducharme. À travers Tendresse et amitié, Prévert revient d’ailleurs lui faire un clin d’œil : « Si tu voulais on partirait. On irait faire un tour d’auto. Tout l’tour de la terre j’ai la radio… »

Et par ces complaintes-là épousant l’amour et le désespoir, on se dit que les deux artistes ont su accompagner leur peuple dans ses doutes et ses rêves à une époque nourrie de possibles. La charge nous semble plus désenchantée aujourd’hui…

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