La comédie

Balzac avait un peu la tête d’un gros boucher au tablier maculé de sang. Une tête ronde, plantée sur un cou très court, bien engoncée dans son gras. En bouche, une poignée de chicots noircis lui tenait lieu de dentition. Des témoins, nombreux, rapportent cependant que ce personnage court sur pattes avait un visage animé par un regard vif et prenant.

Il n’empêche qu’au cinéma, un profil pareil en aurait fait un candidat idéal pour un rôle stéréotypé. Du genre de l’assassin qui vous poursuit avec un couteau à la main. Vous voyez ? Mais il était écrivain.

De quoi doit avoir l’air un écrivain ou encore un boucher ? Remarquez que les gens de Saint-Anselme qui zigouillent des poulets à longueur d’année — afin que vous puissiez les manger à bas prix ou, comme ces jours-ci, pour tout simplement les jeter aux poubelles au nom des absurdités de notre société — n’ont pas une tête prédestinée au métier non plus.

La vie nous fait son cinéma. Mais le cinéma n’est pas la vie. La vie, c’est plutôt une usine, un abattoir, si vous voulez. Elle utilise ce qu’elle a sous la main pour nous faire croire à ceci ou à cela, même en dépit du bon sens.

Dans son usine d’écrivain, Balzac est convaincu que la richesse seule attire la richesse. Il doit en jeter plein la vue, se dit-il, jusqu’à s’en aveugler lui-même, jusqu’à en perdre la tête. Il chemine de la sorte sur la ligne du risque, toujours au bord de culbuter pour de bon dans un profond abîme financier. Pas étonnant qu’il soit, encore à ce jour, un des écrivains qui ont le mieux réussi à parler des cheminements de l’argent.

Ses créanciers le pourchassent comme des chiens de sang courent après leur gibier. Il réussit cependant à maintenir ses dépenses à un niveau stratosphérique, même quand il doit faire des pieds et des mains pour en emprunter. À multiplier les dettes et les pirouettes, il devient à lui tout seul une sorte de grande pyramide de Ponzi.

Quand on y pense, pourquoi un être humain supporte-t-il de n’avoir rien, alors que certains ont tout ? Pourquoi doit-il subir d’être du mauvais côté des choses, lui qui est né dans un système dont on sait qu’il est profondément injuste, au point de créer et de reproduire des inégalités à l’infini ? En vertu de quoi faudrait-il accepter de baisser la tête et de subir cette injustice qui ressemble par moments à une escroquerie ?

À vrai dire, Balzac ne pense pas bousculer quoi que ce soit de l’ordre du monde. Il est même amoureux de la société comme elle va, en grand ennemi des désordres et en adepte des monarchies. Mais il affecte le plus profond mépris pour toute réalité à laquelle sa société lui enjoint de se conformer. Sa vie, il la trace comme un roman. Et ce qu’il invente, il le tient d’emblée pour vrai. C’est déjà quelque chose.

Le voilà qui achète à crédit un équipage de chevaux de grands prix et une luxueuse voiture cabriolet pour les y atteler. Il fait fabriquer des couvertures d’un mauve écarlate, sa couleur préférée, dans un tissage de poils de chèvre. Il fait broder ses armoiries, même si celles-ci sont fausses. Le domestique qui l’accompagne est flanqué d’un pantalon à minces rayures, d’un haut tout bleu et d’un gilet rouge aux manches vertes. Tout cela pour un homme qui peine à gagner quelques sous et qui en doit déjà beaucoup. Mais que lui importe sa situation réelle puisque la fiction chez lui l’emporte toujours ? Un romancier n’a-t-il pas le pouvoir de réinventer le monde ?

Le pouvoir de dépenser est plus qu’un droit constitutionnel consenti aux provinces canadiennes. C’est aussi l’aspiration de dominés qui, par ce moyen, entendent ne plus l’être. En Amérique, cette volonté fut projetée sur l’acquisition de chevaux puis d’autos.

Victor-Lévy Beaulieu, notre Balzac du Bas-du-Fleuve, vient d’annoncer à grand renfort de publicité qu’il vend sa belle Morgan décapotable, une élégante voiture anglaise fabriquée à la main sur un châssis archaïque. « Il faut que je fasse une vente rapide, écrit-il, si je ne veux pas me nourrir betôt de saucisson de Bologne, de chiard au lard salin ou de pâté chinois sans viande hachée, remplacée pour économie par le fameux tilapia, ce poisson qui goûte l’eau à bibitte qui serait mourue dessus une plage tapinoisetée ben loin de L’Abord à Plouffe. »

À Trois-Pistoles, VLB s’est longtemps déplacé dans une autre décapotable, une immense américaine, une sorte de tombeau à ciel ouvert qui aurait mérité facilement le titre de porte-avions si de tels engins avaient la capacité de flotter.

Il y a quelques années, deux Bugatti de collection ayant appartenu au peintre Jean Paul Riopelle ont été vendues aux enchères à un roi du fromage pour pizzas congelées. Au volant d’une Bugatti, le poète Alain Grandbois s’était adonné en son temps à la course automobile, au bord de la Méditerranée.

Quelque chose de la folie du monde qui se traduit dans cette passion pour l’automobile. Voyez l’appétit d’Hubert Aquin pour la vitesse alors qu’il regarde la mort se profiler dans son rétroviseur. Pensez à Jack Kerouac qui envisage l’Amérique en roulant aussi vite que le papier arrive à tourner sur le cylindre d’une machine à écrire.

À quoi servent ces engins rugissants, sinon à se prendre pour des géants ? Au volant de sa Ferrari, achetée deux jours auparavant, le chanteur Garou, longtemps de l’écurie René Angélil, s’était planté sur l’autoroute des Cantons-de-l’Est. Le souvenir de cette voiture lui sert désormais à meubler ses entrevues. Le fils Angélil, René-Charles, étudiant à l’université, vient pour sa part d’acquérir une Mercedes estimée à 350 000 $.

Guy Laliberté, signataire du pacte écologique de son ami Dominic Champagne, a décidé l’an passé de céder quelques-uns de ses bolides, dont une Bugatti Veyron d’un million, deux Ferrari rouges estimées à huit millions, et une McLaren de deux millions.

Les voitures de marque sont vraiment le visage d’une comédie humaine qui dérape.

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