Un acte de foi

Le film est touchant tant pour les scènes tournées au présent que pour les luttes qu’il commémore. Dans Ainsi soient-elles, un documentaire terminé en 2019, mais sorti en salle seulement ces derniers jours, le réalisateur Maxime Faure suit, jusque dans leur intimité, les huit dernières sœurs auxiliatrices du Canada. Il en tire un long métrage à la fois intime et politique, qui plonge dans les souvenirs militants et dévoile les liens de solidarité profonds qui unissent les sœurs Andrée, Gisèle, Aline, Suzanne, Nicole, Marie-Paule et Simonne, alors qu’elles se préparent à fermer leur communauté. Pour de bon.

La congrégation des Sœurs auxiliatrices des âmes du purgatoire, pour le dire tout au long, a été fondée en 1856 en France par Eugénie Smet. Les Sœurs auxiliatrices, ou « auxis » de leur petit nom, sont, de par leur mission, anticonformistes et contestataires. Chez les Auxiliatrices, la critique des structures ecclésiales centralisatrices et patriarcales est claire, l’horizon féministe aussi. Elles ne sont liées à aucune œuvre en particulier, et leur vocation s’articule plutôt en fonction de l’exigence des luttes. Aujourd’hui, elles sont présentes dans 22 pays — bien que certains chapitres s’interrogent sur la poursuite de leurs activités, comme c’est le cas chez nous.

Au Québec, les Auxiliatrices s’installent dès 1949, à l’initiative de sœur Christiane Sibillotte, qui arrive de France, tout juste après son noviciat, avec un diplôme de pharmacie en poche. La communauté plante ses racines à Granby. Les sœurs, qui furent une trentaine, s’engagent tantôt auprès des mouvements ouvriers et syndicaux, tantôt auprès des ex-détenus, des femmes, des malades, des réfugiés et des exclus en tout genre.

Dans Ainsi soient-elles, on voit défiler les souvenirs glanés au fil du temps par les dernières auxiliatrices du Québec ; des souvenirs qui retracent les dernières décennies de notre histoire militante. Des photos lors de manifestations en soutien au peuple palestinien, ou contre la guerre en Irak. Un dossard de la Marche du pain et des roses, signée par ses participantes. Des macarons, des banderoles, des affiches et des slogans, de « Québécoises debouttes ! » à « Féministes tant qu’il le faudra ». La constance qui caractérise l’engagement.

Le film s’ouvre d’ailleurs sur le centième anniversaire de Christiane Sibillotte, alors que la sœur Suzanne Loiselle, qui fut la dernière novice de la sœur Sibillotte, lui rend hommage. Dans une salle comble joyeusement décorée, chacun lève son verre à la ténacité de la militante centenaire, qui décédera en 2018 à l’âge vénérable de 101 ans, durant le tournage du documentaire.

La disparition de la sœur Sibillotte force alors à se demander : quel avenir pour les Auxiliatrices au sein d’une société laïcisée, où les mouvements sociaux et la foi chrétienne n’ont plus grand-chose en commun ? Que serons-nous dans dix ans, demande la sœur Marie-Paule LeBel, sinon « debout et engagées » ?

Tout au long de l’heure et quart que dure le documentaire, l’humilité qui teinte la réflexion des Auxiliatrices sur le présent comme sur l’avenir est frappante. Alors qu’il s’agit, tout de même, de fermer une communauté ayant traversé plus d’un demi-siècle d’histoire, on ne sent aucune amertume face au passé, et aucune condescendance dans le regard posé sur l’avenir. Seulement une envie sincère de voir les combats s’incarner autrement, se transformer.

Autour d’un repas avec ses camarades, la sœur Nicole Jetté résume la situation en ces termes : « Ce n’est pas que les Auxiliatrices continuent d’exister qui est important, ce sont les valeurs de justice. Est-il nécessaire qu’il y ait des Auxiliatrices encore ? Je n’en sais rien. »

Maxime Faure voulait dans ce film poser un regard quelque peu distancié des luttes, afin de mettre au premier plan les réflexions personnelles des Auxiliatrices. Or, il lève malgré tout le voile sur ce qui me semble être une dimension fondamentale, mais trop souvent ignorée des luttes, à savoir les modalités de leur transmission.

À l’heure où les discours sur l’effacement de l’héritage et la difficile préservation du patrimoine — matériel comme immatériel — sont trop souvent formulés sur un ton moralisateur, voire empreint d’un refus de faire confiance à ce qui vient, nous sommes ici complètement ailleurs. La question est plutôt posée à l’envers : comment les valeurs peuvent-elles survivre au démantèlement, puis à la reconstruction, des véhicules de luttes ? Faire place au renouveau relève-t-il, justement, de l’acte de foi ? Comment l’accepter en mettant l’ego de côté ?

Il n’existe pas de réponse simple. Seulement, à observer la résilience des Auxiliatrices, je me disais qu’une vie marquée par le travail invisible et l’engagement collectif influence forcément la façon dont on envisage la passation des savoirs et des aspirations. Peut-être qu’il y a là quelque chose comme un remède contre les attitudes qui se résument en gros à « après moi, le déluge ». Un antidote à l’orgueil qui, trop souvent, rompt le fil de la transmission. Quelque chose qui porte la marque du « matrimoine », où la politique est toujours une affaire de forces unies, de petites mains qui s’organisent dans l’ombre.

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