Sauver la pêche locale, un poisson à la fois

Julie Gauthier récupère ses poissons à marée basse à Saint-Irénée. Pêcheries Charlevoix possède le seul permis de pêche à la fascine commerciale au Canada.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Julie Gauthier récupère ses poissons à marée basse à Saint-Irénée. Pêcheries Charlevoix possède le seul permis de pêche à la fascine commerciale au Canada.

Dans une petite anse de Charlevoix, chaque printemps annonce encore le retour d’un pacte scellé depuis des siècles entre la marée et les riverains. Le retour d’une pêche prolifique qui a permis aux premiers colons ayant essaimé sur le littoral de ne pas casser leur pipe dans ce pays de glace et de neige.

Dans le temps, tout s’arrêtait net dès que le capelan « roulait » sur la grève, à la première lune d’avril. On se pressait pour ramasser à la pelle ces vifs éclairs d’argent.

Les « branchailles » et filets des fascines se déployaient sur les battures comme des voiles de mariées, dressés en l’honneur de cette manne venue de la mer.

Plus de 800 de ces pièges fixes tapissaient les rives du Saint-Laurent, il n’en reste plus qu’un seul utilisé pour vendre le capelan, celui des Gauthier de L’Anse-au-Sac. Pêche miraculeuse ? Miraculée, sans doute, d’avoir pu ainsi traverser les siècles.

Sauver la pêche à la fascine de la disparition, c’est la mission que s’est donnée Julie Gauthier, dernière dépositaire de ce savoir en sursis, transmis de génération en génération. Car après 50 saisons de pêche, son oncle Noël sentait venu le temps de remiser ses filets.

« Si le permis n’était pas transmis à une autre génération, c’en serait fini de cette pêche dans Charlevoix, explique Julie. Quelques pêcheurs la font encore, mais seulement pour les amis et la famille. C’est là que j’ai décidé de faire le saut. »

À 36 ans, l’horticultrice est retournée vivre sur la terre familiale dans l’espoir de faire rayonner cette pêche locale, qui ne siphonne pas les océans de leurs ressources. Faite de filets et de pieux installés sur la grève, la fascine permet de pêcher au fil des marées ce que les clients commandent, laissant le reste aux bélugas et à la mer. De la pêche sur mesure, quoi.

« Dans la fascine, les poissons sont toujours dans l’eau. S’il n’y a pas assez de prises, ou si la marée descend trop bas, on lève le bas des filets pour relâcher les poissons. S’il y a plus de prises que ce qu’on peut traiter, on relâche aussi le surplus », explique l’héritière de Pêcheries Charlevoix.

Vue sur la fascine de Julie Gauthier

Ultimes descendants d’une longue lignée de pêcheurs, son père et ses oncles sont devenus les dernières mémoires vivantes de cet art. Enfant, Noël tressait à la main les tiges d’aulne pour former les claies de branches qui formaient ces pièges. Le sage veille encore au grain, même si les filets de pêche ont depuis belle lurette remplacé les claies.

« Je suis toujours allée pêcher avec mon père et mon oncle. Pour nous, c’est comme le temps des fraises. Ça revient chaque année ! » raconte Julie.

Poisson d’avril

Mais sauver ce patrimoine oublié et faire atterrir les petits poissons dans les assiettes locales, ce n’est pas de tout repos. La pêcheuse s’est emmêlée dans les filets maillants des gouvernements, plus vite qu’un hareng dans la trappe. D’abord muet comme une carpe, le gouvernement fédéral l’a d’abord avisée que le permis de son oncle n’était pas transférable.

« Cette pêche n’existait nulle part. Ce n’était prévu dans aucun règlement ! » explique Julie. Pendant des mois, Pêches et Océans Canada s’est perdu en conjectures pour savoir où classer cette pêche atypique. Pas de bateau ? Pas de quai ? Pas de permis ! « Je pêche à l’épuisette, sur la grève. C’est artisanal ! »

La bénédiction fédérale est arrivée sur le tard, assortie d’un début de saison fixé au 1er mai. Or le capelan, de mémoire de Gauthier, « roule » dès avril. « Les gens d’ici le savent, que le capelan arrive en avril. Les commandes rentraient, mais je ne pouvais pas sortir le poisson de l’eau », raconte la pêcheuse.

Pêcher le capelan en mai, c’est comme entailler… quand les érables ont fini de couler.

Le sort de la pêche à la fascine s’embourbe aussi dans les méandres vaseux des lois et des querelles de compétences. À preuve, capelans et harengs, poissons de mer frayant dans le Saint-Laurent, sont des poissons « fédéraux », gérés par Ottawa. Mais pas les petits éperlans, les grands corégones, les poulamons et les anguilles, espèces d’eau douce, sous la coupe de Québec, et d’une flopée de permis et de règlements. De quoi vous laisser une arête dans la gorge.

Ironie suprême, une fois pêchés en plein Saint-Laurent (enfin !), les mêmes capelans et harengs passent en classe affaires et sont reclassés « produits de la mer », tombant du coup sous la férule du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ). Mêlés ?

« Résultat : pour vendre mon poisson à des épiceries ou à des chefs de la région, dit Julie, je dois le transporter. Mais je n’ai pas le droit de le transporter si c’est un “produit marin”. Il faudrait construire un centre de traitement des produits de la mer. » Difficile de faire pire pour noyer une tradition en moins de deux.

Patrimoine invisible

Partout sur le territoire, des squelettes du patrimoine architectural tombent en ruine, dans l’indifférence générale. Alors, imaginez quand ce patrimoine est immatériel, invisible, tissé de savoirs oubliés qui s’étiolent loin des regards…

Qu’importe. L’énergique recrue de Pêcheries Charlevoix est plus que jamais déterminée à faire connaître ses petits poissons au-delà de Saint-Irénée. « La pandémie nous a amené plein de gens qui souhaitent manger plus local. Des gens d’autres régions nous ont découverts l’été dernier et vont venir chercher leurs commandes au mois d’août. »

Malgré les p’tites nuits, les journées à grelotter en chambre froide, Julie garde un moral d’enfer et des yeux allumés quand elle descend sur la grève voir ce que la marée lui a laissé en partage.

La pandémie nous a amené plein de gens qui souhaitent manger plus local. Des gens d’autres régions nous ont découverts l’été dernier et vont venir chercher leurs commandes au mois d’août.

 

« La surprise, c’est ça que j’aime. Puis, c’est une histoire de famille. Sans le troupeau Gauthier, tout ça serait impossible ! » dit-elle, tuque sur la tête, pieds fichés dans ses cuissardes. Quand elle agite son épuisette pour délester ses prises d’une partie de leurs écailles, elle laisse dans la vague un tourbillon de paillettes scintillantes, cette fée des grèves.

Comme chaque printemps, des dizaines de Gauthier étaient entassés sur les galets pour fêter cette année la première pêche de la saison, pour voir les costauds sortir les premiers capelans frétillants de la fascine. « Quand on ne sera plus que trois, on se demande comment on va gérer nos filets, dit Julie. Faudrait bien que quelqu’un, quelque part, reconnaisse un jour ce patrimoine immatériel. Ça aiderait au moins à nous donner une voix, une sorte de reconnaissance ! »

Au large, devant L’Anse-au-Sac, un immense pétrolier glisse sur l’horizon et brise le silence de son grondement sourd. Difficile de croire qu’autant de règlements s’acharnent sur quelques mètres de filets et une tradition séculaire alors que de plus en plus de ces mastodontes se la coulent douce sur le Saint-Laurent. Mais ça, c’est une autre histoire.

Manger le fleuve

En 1871, le Québec comptait près de 1400 pêcheries fixes, dont 870 échelonnées entre Trois-Rivières et le Saguenay, en zone de marée du fleuve Saint-Laurent. Il n’en reste plus qu’une poignée, la plupart artisanales. À la faveur des bâtonnets de poisson, la pêche industrielle, dopée aux tilapias et autres espèces engraissées aux antibiotiques, achève de sonner le glas des dernières pêches locales. Paradoxe ultime : 90 % des poissons de mer consommés au Québec sont importés de l’autre bout du monde, alors que 81 % des poissons et fruits de mer pêchés ici sont expédiés aux quatre coins de la planète. Manger le fleuve ? C’est possible. Voir le site de Manger notre Saint-Laurent (mangernotrestlaurent.com).

Sources IREC, Répertoire du patrimoine culturel du Québec, ministère de la Culture

 

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