VIP au Cineplex

L’œil et la bouche sont des alliés naturels. Après les terrasses, les salles des restaurants et les bars des dernières zones orange ouvraient lundi dernier. De quoi servir la cause des théâtres et des cinémas de la métropole et d’ailleurs. Tant d’amateurs d’art ou de divertissement adorent fraterniser autour d’un bon repas ou d’un verre après un film ou un spectacle. Plusieurs attendaient des conditions meilleures avant de s’offrir la sortie culturelle entre amis. Les voici. Car la vie reprend peu à peu son cours, avec des mesures sanitaires de moins en moins contraignantes. On n’ose croire totalement à cette embellie — une quatrième vague est si vite arrivée —, mais ça sent la coupe, comme diraient les amateurs de hockey.

Je le sentais cette semaine à l’inauguration au Cineplex Forum à Montréal de la nouvelle section VIP dans cinq salles transformées au sous-sol du multiplex. En ces lieux, nul besoin de planifier la sortie après le film. Tout est servi sur place aux 18 ans et plus, sur le mode du gombo. Nourriture et boissons même alcoolisées peuvent être consommées à partir de son siège, lequel peut être incliné très bas ou chauffé. Les serveurs livrent les commandes devant l’écran jusqu’au début du film. Une distanciation plus grande qu’ailleurs, une atmosphère intime, un confort accru, un billet plus cher aussi, comme on s’en doute : la version luxe pour les jours fastes. Une classe affaires, en somme. Pourquoi pas ?

Cineplex, une enseigne canadienne, offrait déjà ce type de cinéma VIP à Brossard et dans d’autres provinces du pays. À Montréal, c’est une nouveauté. Or, après l’année pandémique et le triomphe des œuvres de Netflix et consorts, consommées en pantoufles devant les écrans maison, les exploitants de salles ont sans doute intérêt à diversifier leurs formules pour sortir le client de son nid.

Renaître après la pandémie. Je sautais sur l’occasion pour prendre le pouls du réseau Cineplex après sa vente avortée l’été dernier à Cineworld au coût de 2,8 milliards. La grande chaîne britannique lui a fait faux bond après de belles promesses, invoquant en partie des aléas liés à la pandémie. Cineplex a engagé une poursuite contre l’acquéreur vire-capot et des procédures judiciaires sont en cours.

Reste qu’on avait craint en amont de voir ce fleuron canadien passer entre des mains étrangères. Sans égaler celle des cinémas indépendants comme le Beaubien ou le Clap, la présence des œuvres nationales et internationales demeure importante sur ses écrans québécois. Si la transaction s’était concrétisée, les Britanniques auraient pu y privilégier encore davantage les films anglo-saxons, hollywoodiens surtout, au grand dam de plusieurs cinéphiles.

Ce qui n’empêchait pas de redouter la fermeture de la chaîne aux 160 cinémas, dont 17 au Québec — 1693 écrans d’un océan à l’autre —, après l’acquisition ratée assortie d’une suspension des projections durant le confinement. Mais Daniel Séguin, vice-président à l’exploitation pour l’est du Canada chez Cineplex, m’assurait mardi que le réseau se maintient en selle, malgré des cinémas toujours fermés en Ontario : « Nos salles n’ont pu ouvrir que quelques mois l’an dernier, mais on est fonctionnels à 100 %, avec un plan d’affaires. »

Depuis le passage en zone jaune lundi dernier, les spectateurs montréalais ne sont plus tenus de porter le masque une fois assis. Ils peuvent manger leur maïs soufflé et boire leur coca en toute impunité, dans les sections VIP ou pas. C’est bon pour le commerce.

Daniel Séguin voit la fréquentation augmenter peu à peu en salle devant les écrans traditionnels, aux États-Unis comme ici. L’été dernier, les cinémas avaient rouvert leurs portes au Québec jusqu’en octobre. Faute de gros titres américains en circulation, l’achalandage avait baissé. Tant de cinémas demeuraient clos aux États-Unis. En gros, les studios préféraient garder à l’ombre leurs poulains de tête. Dune de Denis Villeneuve et le dernier James Bond, No Time to Die, sortiront finalement à l’automne, mais des blockbusters comme Fast & Furious 9 et The Ice Road joueront les locomotives en juin.

Reste cet avenir en suspension. Daniel Séguin pense à juste titre devoir attendre la fin de 2021 avant d’évaluer la situation des cinémas. Sans envisager pour autant leur chute, malgré les mutations du secteur accélérées par la pandémie. « Pour que les films des studios aient du succès sur les plateformes, il faut qu’ils marchent en salle. » Chose certaine : tant que les sièges occupés demeureront limités à cause des mesures de distanciation, tant que les gens n’auront pas retrouvé tout à fait le goût de mettre le nez dehors pour voir un film, le paysage du 7e art restera embrouillardé. Blessé peut-être, mais le grand écran n’est pas tuable. Ça, tous les cinéphiles vous le jureront, main sur le cœur. Et laissez-nous rêver…

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