La recette parfaite

Prenez un enfant de riche qui a grandi dans l’œil du public. Une personne profondément controversée, aux idées de droite, voire d’extrême droite, qui sait manipuler les foules. Donnez à cet ex-enfant héritier des ambitions politiques, le goût, carrément, d’aspirer à la présidence de son pays. Et armez cette personne d’une motivation supplémentaire : même si elle était accusée de quelques crimes, l’immunité présidentielle s’avérerait fort utile pour éviter la prison. Fraude, corruption, manigance électorale : les soupçons sont lourds, elle pourrait en avoir pour longtemps. Elle se battrait donc pour la victoire politique avec l’énergie du désespoir.

Finalement, donnez-lui une tactique qui soit en profonde harmonie avec son mépris de l’adversaire politique qui lui fait face et son goût pour l’autoritarisme. En cas de défaite, elle ne doit pas concéder. Non, mieux vaut jeter le discrédit sur tout le processus électoral. Alléguer la fraude, même sans preuve à l’appui. Organiser des rallyes partisans afin que ses troupes nient la légitimité du vote, voire compliquent l’entrée en poste du candidat vainqueur. S’assurer que même si elle est écartée du pouvoir, une partie importante de la population ne reconnaîtra pas le gouvernement élu comme légitime. Mélangez le tout, et vous avez là une recette parfaite pour miner de l’intérieur n’importe quelle démocratie.

Cette recette, Donald Trump l’a exécutée avec une main de maître l’hiver dernier. Il a maintenant une concurrente qui — qui sait — le surpassera peut-être en temps et lieu dans son application minutieuse de la formule : Keiko Fujimori, fille de l’ex-président péruvien Alberto Fujimori, trois fois candidate à l’élection présidentielle péruvienne. Le résultat final du second tour électoral du 6 juin dernier ? 50,12 % pour Pedro Castillo, un enseignant du primaire issu d’une famille de paysan autochtone, dont le parti se réclame du marxisme-léninisme mais qui a lui-même fait campagne plutôt au centre gauche. 49,88 % pour Fujimori, qui a fait campagne en brandissant le spectre d’un Pérou communiste, d’un nouveau Venezuela. Oui, les résultats sont serrés. Mais les autorités électorales nationales et les missions d’observation étrangères n’ont repéré aucun indice de fraude massive. Ceci dit, nous sommes en 2021, à l’ère de la post-vérité. Alors, pourquoi rendre les armes ?

Bien sûr, des mauvais perdants du monde entier, dont Keiko Fujimori elle-même lors d’élections précédentes, avaient déjà allégué la fraude électorale pour tenter de s’accrocher au pouvoir. Mais depuis Trump, la perception de légitimité de la tactique et son impact potentiel ont changé. Si Fujimori, qui agite le spectre du communisme et jette le discrédit sur le système électoral, tient à peu près le même discours que bien des républicains influents aux États-Unis, ne sera-t-elle pas tentée d’aller chercher leur appui ? Si un ex-président de « la plus grande démocratie du monde » a refusé de concéder la défaite, l’obstination de Fujimori ne sonne-t-elle pas plus légitime aux yeux de ses propres partisans ?

La droite péruvienne n’est pas seule à s’inspirer du trumpisme depuis sa montée aux États-Unis : plusieurs analystes ont déjà démontré aussi son influence sur les tactiques politiques de Benjamin Nétanyahou, en Israël, et de Jair Bolsonaro, au Brésil. Si les invocations de fraude électorale s’internationalisent, il faudra aussi porter une attention accrue aux autres éléments de stratégie antidémocratique des républicains qui pourraient aussi devenir « à la mode » chez d’autres aspirants autocrates.

Au premier chef, il y a la question de la restriction du droit de vote. Depuis l’élection de Joe Biden, plusieurs États américains qui sont restés sous contrôle républicain ont adopté une série de lois qui visent à restreindre l’accès au droit de vote des électeurs issus de communautés les plus largement démocrates : les populations urbaines, les Afro-Américains, les minorités racisées. Selon les compilations du Brennan Center for Justice, au moins 14 États ont adopté 22 lois qui restreignent l’accès au vote entre le 1er janvier et le 14 mai dernier. 61 autres lois du même genre sont toujours à l’étude dans 18 législatures étatiques. On parle de nouvelles règles qui rendent plus difficile le vote par courrier, devancent la date limite pour la réception des bulletins de vote, multiplient les exigences de pièces d’identité pour l’inscription des électeurs ou encore réduisent l’accessibilité des bureaux de vote, entre autres tactiques. Le but plus ou moins avoué : bloquer l’accès des démocrates au pouvoir, fédéral et étatique, à l’avenir. On craint que la diversification de la population américaine nuise aux républicains, dont l’électorat demeure très homogène. Devant cette tendance démographique de fond, on a fait son choix : mieux vaut miner la démocratie plutôt que de perdre, ou pire, renoncer à une idéologie qui ne plaît qu’à un électorat en déclin.

Devant cette tactique concertée des États républicains, les démocrates préparent une réplique. La présidente du Congrès américain, Nancy Pelosi, tentait en début de semaine de convaincre ses collègues de renverser une partie des nouvelles législations étatiques, grâce aux pouvoirs fédéraux. L’adoption de ces lois n’est pas garantie, vu la répartition des sièges au Sénat. La bataille qui se dessinera dans les prochaines semaines sur ces réformes sera donc cruciale.

Tout comme les aspirants autocrates du monde entier ont pris exemple sur les tactiques de Donald Trump, on peut s’attendre à ce que cette autre stratégie antidémocratique des républicains fasse aussi des petits — peu importe la victoire ou la défaite ultime des troupes de Pelosi. Si les Américains eux-mêmes, ces « champions de la démocratie », jouent avec l’accès au droit de vote pour influencer les résultats d’élections futures, pourquoi pas eux ? Pourquoi pas tout le monde ?

On peut croire que la tendance politique actuelle produira d’autres modèles pour les antidémocrates de par le monde.

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