Brouillard inflationniste

L’horizon inflationniste demeure encore brouillé. Les attentes inflationnistes restent floues. Pour l’heure, on s’en tient au consensus prévoyant un été chaud, avec des entreprises voulant compenser leur perte de revenus et des consommateurs aux poches pleines désireux de combler une partie de la demande refoulée. Mais au-delà…

À plus long terme, « nous continuons de penser que ce cycle entraînera une inflation supérieure à l’objectif ». Du moins que « l’inflation sous-jacente se maintiendra dans le haut de la fourchette cible de la Banque du Canada en 2021 et 2022 », écrivent les économistes Matthieu Arseneau et Alexandra Ducharme, de la Banque Nationale.

L’inflation élevée pourrait afficher une plus grande résilience que prévu dans les mois à venir, ajoute Benoit P. Durocher, économiste principal au Mouvement Desjardins. « C’est que la récente remontée ne provient pas uniquement de l’essence. Près de 41,9 % des composantes du panier de l’indice des prix à la consommation affichaient en mai une variation annuelle au-dessus de la fourchette supérieure de 3 %. Il s’agit d’une proportion inégalée depuis mars 2010. »

« Avec la présence de nombreux déséquilibres qui entraînent des pressions à la hausse sur certains prix, les risques entourant l’inflation demeurent orientés vers le haut. La plupart de ces facteurs devraient cependant être temporaires », écrit l’économiste de Desjardins.

Prochaine augmentation des taux d’intérêt directeurs

Après la poussée alimentée par la réouverture de l’économie, tout au plus parle-t-on pour l’instant d’une inflation s’accrochant à la borne supérieure de l’intervalle cible de 1-3 %. Un peu plus d’inflation que souhaité historiquement qui ne peut que contribuer à corriger certains excès, notamment dans l’immobilier, et augmenter le PIB nominal, un agrégat plutôt important en matière de finances publiques, disent certains analystes.

Et l’on mise sur des banques centrales s’accommodant pour un certain temps de ce « dépassement », ce qui ne les empêchera pas de devancer d’une année la prochaine augmentation des taux d’intérêt directeurs. Quelque part en 2022 au Canada, en 2023 aux États-Unis. Les grandes inconnues demeurent toutefois l’ampleur du raffermissement de la croissance mondiale, la rapidité avec laquelle les capacités excédentaires dans l’économie seront effacées et la vitesse de récupération des emplois perdus lors de la pandémie.

Donc pour l’instant, l’on a affaire à une inflation « transitoire », pour reprendre l’expression du président de la Réserve fédérale, Jerome Powell. À l’effet de base ou de glissement annuel, qui reflète la chute des prix l’an dernier sous le coup de l’éclatement de la pandémie, s’ajoute une hausse généralisée des prix que peuvent venir expliquer une faiblesse des inventaires, des ratés dans les chaînes d’approvisionnement, la pénurie de semi-conducteurs et l’expression d’une forte demande refoulée.

« Nous nous attendons à ce que les prix reviennent là où ils étaient [avant la crise], il n’y a aucune raison de penser qu’ils vont continuer à augmenter beaucoup », a commenté Jerome Powell, citant les prix du bois de construction qui commencent à baisser. Il a dit s’attendre à ce que l’inflation, à un sommet de 5 % en mai, se stabilise autour des 2,1-2,2 % en 2022-2023, contre un retour à 3,4 % à la fin de l’année.

Disant tout de même surveiller l’évolution de l’inflation de près la secrétaire au Trésor américain Janet Yellen est du nombre des analystes soutenant que les pressions actuelles viennent de facteurs temporaires liés aux difficultés rencontrées dans la réouverture de l’économie

Cours immobiliers en forte hausse

On peut le voir dans les chiffres canadiens publiés mercredi, qui militent encore pour ce scénario. L’indice des prix à la consommation affichait en mai une hausse de 3,6 % par rapport à mai 2020 (de 4,1 % au Québec) pour ainsi comptabiliser une progression annuelle la plus rapide en une décennie. Cette poussée de fièvre s’appuie sur un bond de 43,4 % du prix de l’essence par rapport à un mois de référence pandémique. Le saut d’une année à l’autre avait été de 62,5 % en avril.

Vient en deuxième l’augmentation de 4,2 % des prix du logement, soit la hausse annuelle la plus marquée depuis septembre 2008. « Les prix sont en hausse d’une année à l’autre pour un 16e mois consécutif, car les prix des logements neufs continuent d’être influencés par les changements dans les préférences des consommateurs et par la hausse des coûts de construction », précise Statistique Canada.

Plus en détail, l’insoutenable flambée des cours immobiliers, attisée par cette conjoncture particulière issue de la crise sanitaire, explique une hausse de 3,5 % d’une année à l’autre en mai des prix du logement en propriété. Cette augmentation a provoqué une progression de 11,3 % des coûts associés à l’entretien d’une propriété — aussi appelé le coût de remplacement par le propriétaire —, soit sa plus forte progression annuelle depuis 1987.

Pour leur part, les autres dépenses pour le logement en propriété ont bondi de 9,7 % alors qu’à l’opposé, les taux hypothécaires historiquement faibles depuis le début de la pandémie ont fait reculer de 8,2 % l’indice du coût de l’intérêt hypothécaire, qui comprend les prix des logements neufs et les prix de revente, explique l’agence fédérale.

De telles distorsions inflationnistes peuvent-elles s’inscrire dans la durée ?

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