Le bout du tunnel

Au bout de 15 mois de combat contre le coronavirus, nous avons tous beaucoup appris sur cette maladie. On sait comment le virus se transmet, ses effets, ses victimes de prédilection et, le meilleur, comment s’en protéger. Mais on ignore toujours les origines de cette peste des temps modernes. Curieusement, alors que la lumière pointe au bout du tunnel, la lumière fait toujours défaut à l’autre extrémité, à l’entrée du tunnel. Comment ce nouveau pathogène s’est-il produit ? D’où vient-il exactement ?

L’explication la plus courante est celle de la « zoonose », un virus animal qui se serait transmis à l’être humain. Il s’agit d’un dérèglement de la nature, en quelque sorte, comme si les bêtes, à la suite d’une détérioration marquée de leur environnement, se vengeaient sur nous, envahisseurs humains. Les nouveaux virus derrière le SRAS (2002), le MERS (2012) et la maladie à virus Ebola (2014) ont tous évolué de cette façon. Quoi de plus normal, par conséquent, que de supposer la même trajectoire pour le SRAS-CoV-2, un coronavirus de la même famille de ceux qui causent le SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) et le MERS (syndrome respiratoire du Moyen-Orient). De plus, les virus à l’origine du SRAS et de la COVID pourraient venir du même animal, les chauves-souris rhinolophes, dont la transmission à l’humain aurait été facilitée par l’existence, très répandue en Chine, de marchés d’animaux vivants — dont celui de Wuhan pour ce qui est du virus qui nous occupe.

Cette explication semble d’autant plus probable que l’autre théorie concernant les origines du virus, un accident de laboratoire, à Wuhan également, paraît digne d’un scénario de science-fiction. Ou encore sortie de l’imagination tordue d’un Donald Trump. Une lettre signée par 27 scientifiques dans le réputé The Lancet, en février 2020, clôt le débat d’ailleurs avant même qu’il n’ait lieu. Le groupe s’élève « d’une seule voix » contre les suppositions fumeuses et les intentions malveillantes envers la Chine. Les dés sont jetés. Ou vous croyez en la science et vous vous rangez du bon côté de la question ou vous entretenez des idées ridicules et dangereuses. L’ex-directeur des CDC (Centers for Disease Control and Prevention), Robert Ray Redfield, recevra d’ailleurs des menaces de mort après avoir osé dire qu’il favorisait l’idée d’un accident de laboratoire.

Il va falloir attendre plus d’un an avant que cette théorie ne soit examinée sérieusement. Grâce à des chercheurs indépendants, on découvre que certains laboratoires chinois, classés à sécurité maximale comme celui de Wuhan, ont connu quatre ruptures de sécurité importantes depuis 2004. Tout ça, bien sûr, a été tu par les autorités chinoises. On apprend aussi qu’en novembre 2019, plus d’un mois avant que la Chine n’annonce l’éclosion d’un nouveau virus, trois des chercheurs de laboratoire de Wuhan sont tombés malades d’une curieuse pneumonie dont les symptômes s’apparentent à ceux de la COVID-19.

On découvre également que le cri du cœur publié dans The Lancet dissimulait un conflit d’intérêts important. La dénonciation a été orchestrée par le directeur d’un laboratoire américain, EcoHealth Alliance (ECH), qui non seulement fait le même type de recherche risquée que celui de Wuhan — il s’agit de manipuler un virus animal pour ensuite mesurer sa capacité d’infecter l’espèce humaine —, mais qui a aussi déjà financé le laboratoire chinois en question. Ce type de recherches appelé « gain de fonction » implique un processus qu’on pourrait associer au laboratoire de Frankenstein : la création de virus plus toxiques encore que ce qui existe dans la nature. Cette expérimentation hautement risquée, menée bien sûr pour « le bien de l’humanité », ouvre quand même la porte à d’énormes dangers. On comprend que quiconque a été impliqué dans une telle aventure a tout intérêt à éloigner les regards indiscrets.

Et puis, pendant que les preuves d’un accident de laboratoire s’accumulent en douce, les preuves de l’origine naturelle du virus manquent toujours à l’appel. Des détails clés tels que l’origine animale du virus, la manière exacte par laquelle il a pu se transmettre ainsi que le moment et le lieu précis de la toute première infection sont toujours curieusement inconnus. De plus, une transmission naturelle ne se résume pas d’ordinaire à un seul endroit. Or, Wuhan, qui comme par hasard est également l’endroit où se trouve le laboratoire suspect, est le seul lieu de transmission identifié à ce jour.

La COVID-19 a tué, au bas mot, 4 millions de personnes et en a infecté plus de 176 millions. Si on veut en venir à bout un jour, il va falloir qu’on établisse une fois pour toutes l’origine de la maladie. Devant deux possibilités, on voit bien qu’on a privilégié la théorie bonbon jusqu’à maintenant. La transmission naturelle n’a pas du tout les mêmes conséquences scientifiques et, surtout, politiques que celles associées à un accident de laboratoire. Imaginez un peu les ramifications si la responsabilité d'une des pires catastrophes pour l’humanité depuis un siècle était attribuable à une poignée de scientifiques chinois ? Ce type de recherches serait remis en question et, plus encore, la Chine elle-même. L’empire du Milieu pourrait-il maintenir son ascendant devant un tel opprobre ?

Raison de plus d’exiger d’en avoir enfin le cœur net.

fpelletier@ledevoir.com, sur Twitter : @fpelletier1

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