Coûteuse carboneutralité

Les engagements vers la carboneutralité en 2050 se multiplient, voire se précisent. Il reste à convaincre du réalisme des cibles et à mettre en œuvre l’ensemble des programmes et politiques nécessaires pour atteindre l’objectif. Un objectif qui, s’il reprend celui enchâssé dans l’Accord de Paris, se voudra tout de même au moins aussi coûteux que la pandémie en matière de perte de PIB mondial.

Il n’y a déjà pas d’homogénéité dans les engagements. La plupart des grands pollueurs visent la carboneutralité en 2050, sauf la Chine — premier émetteur de carbone avec 28 % des émissions mondiales — qui retient 2060, et l’Inde (troisième avec 7 %), qui n’a pas un tel objectif. Pour leur part, les cibles de réduction des émissions de GES d’ici 2030 oscillent entre 26 et 64 %, tantôt sous le niveau de 2005, tantôt sous celui de 2013, sauf encore pour la Chine, qui parle plutôt d’émissions par unité de PIB, et l’Inde, qui évoque une réduction d’intensité par unité de PIB. Tout cela demeure provisoire et non contraignant, et a pour rendez-vous la 26e Conférence des Nations unies sur le changement climatique à Glasgow au début de novembre visant à redynamiser l’Accord de Paris.

Tout cela doit également être mis dans la perspective des estimations de l’ONU publiées en décembre voulant que, pour atteindre la cible de réchauffement de l’Accord, il faudrait réduire les émissions de GES de 7,6 % par année, chaque année, de 2020 jusqu’en 2030. Une cible qui se voudrait, de loin, une sous-estimation des efforts à consentir, selon les projections de Jean-Marc Jancovici. En septembre dernier, l’ingénieur français, consultant et spécialiste de l’énergie et du climat, affirmait que, pour respecter la limite souhaitée d’augmentation loin sous les 2 °C, lire 1,5 °C, les émissions doivent être divisées par trois d’ici 2050, soit une baisse de 5 % par an durant les 30 ans qui viennent, a-t-on déjà écrit.

Selon le bilan publié par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) en avril, le déclin des émissions de GES liées au secteur de l’énergie a atteint 5,8 % en 2020, dans le contexte de la crise de la COVID-19, à la suite du ralentissement économique engendré par le confinement. « Autrement dit, il nous faudrait une COVID supplémentaire tous les ans durant 30 ans pour que l’on respecte les objectifs de l’Accord de Paris », avait-il illustré.

Oxford Economics a renchéri dans sa lecture publiée le 28 mai en rappelant que les engagements actuels ne vont pas contenir le réchauffement global sous les 2 °C en ligne avec l’Accord de Paris et que nous n’évoluons pas dans un modèle linéaire. Si les actions tardent encore, l’intervention requise n’en sera que plus hors d’atteinte. Pour sa part, la transition énergétique souhaitée exigerait des investissements annuels d’environ 4000 milliards de dollars par année d’ici 2030 — soit plus du triple des investissements actuels — dans le système énergétique mondial pour faire place aux énergies renouvelables, selon l’AIE. Et l’équivalent d’une taxe carbone d’au moins 100 $US la tonne.

Dans son rapport coup-de-poing publié à la mi-mai, l’AIE déplorait qu’à peine le quart des promesses d’émission zéro net soient présentement inscrites dans les législations nationales, mais qu’encore moins soient accompagnées d’un plan de concrétisation. Et « même si ces engagements sont tenus dans leur intégralité, ils sont loin de correspondre à ce qui est nécessaire pour atteindre le zéro émission nette d’ici 2050 », écrivait l’agence, reconnue pourtant pour son parti pris fossile.

Crise sanitaire comparée

Cette comparaison avec la crise sanitaire trouve écho dans une étude que vient de publier le Swiss Re Institute. On y lit que, si l’on s’en tient à l’atteinte des cibles de l’Accord de Paris, il devrait en résulter une perte de 4,2 % du PIB mondial autour de 2050. C’est ce que la pandémie a retranché à l’économie de la planète en 2020. Si la trajectoire actuelle se précise, l’on parle plutôt d’une perte de PIB de 11 % sous un accroissement de 2 °C par rapport au niveau préindustriel, de 13,9 % sous une augmentation de 2,6 °C. Dans un scénario du pire prévoyant une hausse moyenne de 3,2 °C à l’aube de 2050, la ponction atteindrait les 18,1 %.

Il y aurait évidemment de fortes disparités régionales. Pour le Canada, Swiss Re calcule que l’atteinte des cibles de l’Accord de 2015 enlèverait 2,8 % au PIB lorsque comparé à l’absence de réchauffement, alors que la pandémie a entraîné une contraction économique de 5,4 % en 2020. La trajectoire qui se dessine retrancherait près de 7 % au PIB, la ponction atteignant les 9 % dans le scénario du pire esquissé.

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