L’Espagne anticatalane

Une grande manifestation d’hostilité au nationalisme catalan s’est déroulée hier dans les rues de Madrid, réunissant entre 25 000 et 125 000 personnes, selon les évaluations. Le nationalisme espagnol, d’essence impériale même si l’Espagne n’est plus une grande puissance depuis longtemps, s’y est exprimé librement, aux cris de « Mort au séparatisme ! » « Haute trahison ! » et « Que fait le roi ? ».

La cause de ce rassemblement de la droite et de l’extrême droite, où était représenté le Parti populaire (PP) encore récemment au pouvoir à Madrid, mais aussi la force montante de Vox, formation fascisante dont certains ténors ont déjà réclamé « la potence pour les séparatistes » ?

Le corps du délit, c’est l’intention affichée du gouvernement central du premier ministre socialiste, Pedro Sánchez, de gracier la dizaine de dirigeants indépendantistes « historiques » emprisonnés en 2019. À la suite des événements de 2017 (référendum unilatéral et déclaration d’indépendance avortée), les ténors du mouvement — à l’exception de Carles Puigdemont, exilé en Belgique — avaient été arrêtés, puis jugés et condamnés à des peines allant de 9 à 13 ans de réclusion.

Aujourd’hui, Sánchez essaie d’apaiser le « front » catalan, après des années d’hostilité et de fermeture. La droite au pouvoir avait refusé tout traitement « politique » de la question, la cantonnant strictement aux juges et à la police, puisque le séparatisme d’une région en Espagne est considéré comme tout simplement illégal, voire criminel — comme la droite l’a réitéré hier, de façon vociférante, dans les rues de Madrid.

Pourtant, un parti comme la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) existe depuis près d’un siècle à Barcelone, et domine aujourd’hui la scène politique locale. Mais l’Espagne démocratique pouvait le tolérer tant qu’il ne représentait que 15 % de l’opinion catalane.

La crise de la décennie 2010 et la centralisation droitière à Madrid ont cependant aiguillonné l’indépendantisme catalan, le faisant croître jusqu’au seuil fatidique des 50 %… ce qui, par réaction, a fait ressurgir « l’Espagne profonde », nationaliste et centralisatrice, derrière l’Espagne démocratique et plurielle.


 
 

Le « cri » de Madrid, entendu hier autour de la Plaza de Colón, est un appel à « écraser la bête » séparatiste et à ne rien céder. Dans cette optique, la grâce magnanime qui s’annonce pour les leaders catalans apparaît comme une lâcheté et une abomination.

Cette grâce, Sánchez la voit plutôt comme une main tendue… et aussi, une habile manœuvre propre à faire baisser la fièvre indépendantiste. Numéro deux du gouvernement espagnol, Carmen Calvo affirmait hier au grand quotidien barcelonais La Vanguardia qu’il s’agit de « normaliser les relations » et de « freiner l’affrontement continu » entre Madrid et Barcelone.

À Barcelone, l’approche a également changé depuis la mi-mai, lorsqu’un gouvernement — toujours indépendantiste mais stratégiquement plus conciliant — a été formé sous la houlette de Pere Aragonès (ERC). Ce dernier répond directement au chef Oriol Junqueras (en privation de liberté… pour quelques jours encore), lui-même gagné au pragmatisme et à la patience, au contraire de l’exilé Puigdemont.

Attention cependant : malgré cette ouverture symbolique (qui, selon les sondages, braque déjà 60 % des Espagnols), Sánchez n’est pas à la veille d’accorder aux Catalans un référendum décisionnel !

Ce ne sont donc là que de petits pas symboliques, n’affrontant pas le problème de fond : le refus de Madrid de reconnaître un droit à l’autodétermination des Catalans (… plus la division à 50-50 de ces derniers sur la question elle-même).

Le mot de la fin au directeur de La Vanguardia (journal nationaliste catalan, non indépendantiste), qui écrivait hier soir : « Le sentiment de l’identité catalane ne va pas disparaître. L’intelligence, de la part de qui prétend gouverner l’Espagne, consiste à tenter la séduction avec un projet qui permettrait à plusieurs de ces citoyens qui se sentent “déconnectés” de l’imaginaire espagnol de se sentir de nouveau à l’aise dans ce pays. Mais avec des images comme celles d’aujourd’hui, beaucoup de Catalans, au contraire, se verront confortés dans leur désir de rompre avec l’Espagne. Une telle manifestation donne de l’oxygène aux indépendantistes. »

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada.

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