Ventre à terre

Le hockey forme un antre dans lequel nous nous retrouvons tels qu’en nous-mêmes, saison après saison, sans trop nous poser de question. Après tout, peut-être est-ce là l’espace idéal, dans un pays bordé de froid, pour oublier au chaud notre ennui ?

Tandis que chacun est arrosé par ses contraintes quotidiennes, le hockey constitue un abri, une sorte de parapluie social où tout coule. Chaque but compté par notre équipe de hockey préférée est censé produire, dans notre cortex, l’enregistrement instantané d’un souvenir. Durant les séries éliminatoires en particulier, c’est encore mieux. D’un but, il est alors possible de parler par le menu durant des mois, en envisageant toutes ses facettes et ses éclats.

Meubler nos vies peut se faire à un aussi bas prix. Après tout le hockey, comme plusieurs autres sports, est un Ikea de l’esprit.

Dans l’immédiat après-guerre, André Laurendeau s’en étonnait. Lui, observateur aguerri de sa société, n’avait pas vu venir ce moment où le Québec s’engouffrerait dans ce long tunnel. Comment un jeu si léger pouvait-il soudain porter sur ses épaules un tel poids collectif ?

Force est de constater, écrivait Laurendeau au temps de Duplessis, que le nationalisme canadien-français s’est réfugié dans le hockey. Voilà ce qu’il explique en 1955, lors de l’émeute du Forum. Pour ce peuple, observe-t-il, un héros sportif comme Maurice Richard constitue une sorte de revanche. « On les prend où l’on peut », ajoute-t-il avec un certain dépit. Ils apparaissent désormais bien loin les élans de Maurice Richard, comme ceux des Guy Lafleur ou des Patrick Roy.

Ce printemps, le Canadien de Montréal s’est retrouvé à jouer, pour la première fois depuis cent ans, sans qu’aucun joueur dans son alignement soit issu du Québec. En 1993, l’équipe comptait 14 joueurs francophones. Elle n’en a plus que deux. Cette équipe ne pense plus en français depuis longtemps, mais dans la langue de la finance mondialisée. Comme bien d’autres équipes sportives désormais, celle-ci constitue d’abord et avant tout une franchise internationale.

L’uniforme bleu-blanc-rouge, signe d’un rapport originel à la France, n’est plus qu’une apparence commerciale comme une autre. Nous n’en sommes plus du tout au temps où la population canadienne-française, prémisse du Québec contemporain, chantait encore La Marseillaise dans ses manifestations populaires, tout en agitant volontiers des tricolores qu’elle arborait par ailleurs sous forme de tricots de hockey. L’hymne national des Canadiens français, le pompeux Ô Canada, n’en était pas encore à être chanté uniquement en anglais.

Les équipes sportives d’aujourd’hui sont un peu comme ce peuple des singes dont parlait Kipling dans Le livre de la jungle. Elles n’ont pas de patrie. Elles vivent dans des arbres où est censé pousser l’argent. Aussi sont-elles sans loi, sinon celles du profit. Pour en générer, elles se vantent, par le miroitement des publicités, comme capables de donner de grandes choses à la jungle où vivent leurs semblables. Mais elles se comportent tout au plus comme des bêtes voraces, congédiant sans crier gare les uns et les autres, au seul nom de la maximisation de l’émotion la plus lucrative du moment. Dans ce théâtre volatil, où elles apparaissent accrochées à quelques branches de circonstance, la chute d’une simple noix suffit à détourner l’attention de ceux qui les observent. Entre ces feuillages, tout est vite oublié. Ce qui donne l’illusion d’un éternel recommencement, porté par la seule promesse de jours à saveur de victoires. Cela peut se renouveler ainsi à l’infini, en se projetant d’une branche à l’autre, c’est-à-dire dans le vide. Dans le cas des Canadiens de Montréal, ces suites de singeries se traduisent par près de trente années sans coupe Stanley.

L’aura du hockey n’est plus dissociable de celle que lui tissent savamment les médias. Tandis que, gros jambons de salon, nous prenons davantage plaisir à regarder les autres bouger que nous-mêmes, la télé se comporte comme un œil de poisson qui nous présente une scène sportive où tout est sublimé.

Avec leurs avalanches de statistiques, les sports télévisés rendent compte d’un appétit de plus en plus grand pour une productivité à la dent creuse. Au nom de ce découpage chiffré de la réalité qui relève en fait du champ économique, le jeu est voué à nous rappeler qu’il faut, avant toute chose, tenir en haute estime l’énergie, la production, le dynamisme.

Nous admirons, année après année, la perfection lisse d’un lancer frappé, décoché depuis la ligne bleue. Il soulage des aspérités qui minent notre propre trajectoire intime. Voir un des joueurs de son équipe parvenir à compter un but dans la zone adverse, quel bonheur ! Surtout si l’équipe a subi, dans les instants précédents, des infortunes. Que son équipe s’élève alors dans la gloire d’un soir, c’est oublier par procuration nos propres défaites, en les sublimant dans des succès éphémères, somme toute sans conséquences par rapport à l’aliénation dont se tisse notre quotidien.

Les supporteurs enragés, ceux très nombreux qui tapissent leur vie des symboles de leur équipe adulée, constituent après tout le symbole parfait de cette aliénation désormais mondialisée. À l’humain est en effet demandé partout de s’exploiter lui-même, quitte à se faire violence tête baissée, au nom de la grandeur de la productivité des autres.

Non, le hockey n’est plus un sport national, tel que le pensait Laurendeau. Il est devenu une simple option de survie. Pour que nous ne nous morfondions pas dans le désespoir qui accable tous ceux qui sont jugés improductifs, il nous enjoint de rester fertiles, énergiques, déterminés, sans nous expliquer bien sûr ce qui nécessite que nous soyons tous quasi robotisés de la sorte, jusqu’à en travailler ventre à terre.

Cela étant dit, dans cette série qui débute lundi, ce sera Canadien en 6 !



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