Bisbille chez les verts

Les tensions au sein du Parti vert du Canada qui ont mené à la décision de la députée néo-brunswickoise Jenica Atwin de quitter le PVC pour siéger avec les libéraux de Justin Trudeau ne datent pas d’hier. Le parti a à peine réussi à éviter un schisme lors de la dernière course à la chefferie, en 2020, lorsque son aile écosocialiste cherchait à amener le PVC dans une direction beaucoup plus radicale que l’aile plus centriste que représentait la cheffe sortante Elizabeth May. Et la courte victoire de la modérée
Annamie Paul sur le candidat écosocialiste Dimitri Lascaris n’a pas mis fin à ces débats internes.

Le départ de Mme Atwin vient encore ébranler le leadership de Mme Paul à un bien mauvais moment. Les élections fédérales auront vraisemblablement lieu cet automne. Mais plutôt que de se rassembler autour de leur cheffe, les verts se perdent actuellement dans une lutte sans merci sur des questions secondaires par rapport à la mission principale du parti. Les néodémocrates ne peuvent que s’en réjouir.

Un désaccord avec la cheffe

Mme Atwin, la seule verte élue à l’est de la Colombie-Britannique en 2019, quitte le parti en raison d’un désaccord avec sa cheffe sur la question israélo-palestinienne. Lors de l’éclatement des hostilités entre Israël et le Hamas suivant l’éviction des Palestiniens du quartier Sheikh Jarrah à Jérusalem-Est le mois dernier, Mme Paul a fait la déclaration suivante : « Le Parti vert du Canada s’engage à instaurer une paix juste et durable au Moyen-Orient. Pour ce faire, il faut prendre des mesures pour mettre fin à la violence et amorcer un dialogue pacifique et inclusif afin de résoudre la situation actuelle et de parvenir à une paix durable. »

La cheffe devait savoir qu’une déclaration aussi timide allait être perçue comme un appui tacite à Israël par des militants verts. Mme Atwin a ainsi répondu dans un gazouillis qualifiant la déclaration de Mme Paul de « totalement insuffisante ». Elle a dit être solidaire de « la Palestine » et a condamné « les frappes aériennes impensables à Gaza ». Elle a ensuite revendiqué la fin de « l’apartheid » en Israël.

Trois jours plus tard, un conseiller de Mme Paul, Noah Zatzman, s’en est pris sur sa page Facebook au chef néodémocrate, Jagmeet Singh, et aux « députés libéraux et malheureusement verts » qu’il accusait d’« antisémitisme disgracieux ». Il s’est engagé à travailler pour que ses députés soient défaits lors des prochaines élections et remplacés par « des champions du climat progressistes, antifas et pro-LGBTQ et pro-souveraineté autochtone et sioniste ».

Mme Atwin s’est sentie personnellement visée par la sortie de M. Zatzman. Plus de 1400 militants ont ensuite signé une pétition demandant à Mme Paul, qui est aussi de confession juive, de congédier son conseiller. Mais la cheffe est demeurée silencieuse. L’exécutif du parti a plutôt fait savoir cette semaine que le contrat de M. Zatzman ne sera pas renouvelé comme prévu à la fin du mois.

Solidaire avec Israël

Au lieu de remettre le couvercle sur la marmite, donc, la démission jeudi de Mme Atwin met Mme Paul sur la défensive. Mme May et Paul Manly, les seuls élus verts qui restent, ont publié une déclaration cette semaine pour déplorer la façon dont Mme Paul a géré la controverse. « Malheureusement, l’attaque contre Mme Atwin par le porte-parole principal de la cheffe du Parti vert le 14 mai dernier a créé les conditions qui ont mené à cette crise », ont-ils dit.

Le temps dira si Mme Atwin a pris une décision précipitée en quittant les verts pour les libéraux. Si elle est aussi dévouée à la cause palestinienne qu’elle prétend l’être, elle risque d’être déçue en se joignant au Parti libéral du Canada. Le gouvernement de Justin Trudeau s’est montré aussi solidaire avec Israël que celui de Stephen
Harper.

La décision du Canada de voter contre la presque totalité des résolutions pro-palestiniennes déposées aux Nations unies fut d’ailleurs l’une des raisons de l’échec de la campagne du gouvernement Trudeau pour gagner un siège au Conseil de sécurité l’an dernier. Le Canada considère le Hamas comme une organisation terroriste et, à la Chambre des communes le mois dernier, M. Trudeau a défendu le droit d’Israël de se défendre contre les attaques « inacceptables » du Hamas.

Pour Mme Paul, toutefois, le départ de Mme Atwin constitue une grave crise qui sape le moral des troupes vertes à la veille d’une campagne électorale. Son leadership est ouvertement remis en question par plusieurs de ses propres militants. Sa survie politique même est en jeu. 

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