L’enflure des mots

Cela se passe presque toujours de la même manière. Tout commence par un fait divers évidemment abject. La presse s’indigne avec raison et multiplie les reportages. Puis, les images tournent en boucle jusqu’à plus soif. Alors, la vague d’indignation enfle progressivement jusqu’à tout submerger. Comme une sorte de raz-de-marée, elle efface tout sur son passage, à commencer par la nuance. Enfin, la « foule sentimentale » éteint son téléviseur et s’en retourne chez elle, comme soulagée par ce grand déferlement de compassion réparatrice.

J’ai tendance à croire que c’est ce que vivaient nos ancêtres lors des grandes manifestations collectives de foi religieuse. Sauf qu’avec la disparition des grands rites catholiques, ces vastes mouvements de contrition et de compassion collectives (autrefois, on aurait dit miséricorde) se déroulent dorénavant dans la sphère publique. Ils sont devenus notre actualité quotidienne.

Une vague d’indignation n’attend pas l’autre. N’est-ce pas ce que nous avons vécu lors de l’attentat de la mosquée de Québec, de la mort de George Floyd et de celle de Joyce Echaquan, pour ne citer que ces événements tragiques ? Or, ce qui est caractéristique dans chacun de ces cas, c’est la lente dérive du vocabulaire. La récente découverte des restes de pensionnaires autochtones du collège de Kamloops nous offre un cas d’école. Comprenons-nous bien, il n’est pas question ici un seul instant de minimiser le caractère dramatique de chacune de ces tragédies, mais de constater une sorte d’inflation lexicale qui chaque fois supprime toute forme de nuance et rend donc l’analyse impossible.

Dans les premiers jours ayant suivi l’horrible découverte de Kamloops, on a fort justement parlé de « sépultures anonymes » ou de « fosse commune ». Mais rapidement est apparu le mot « charnier ». Un terme qui n’est pas sans évoquer des assassinats collectifs.

Toujours dans ces premiers jours, on se contentait de dire que ces enfants avaient été « enlevés » à leur famille. Ce qui est déjà intolérable. Mais, comme si ce n’était pas suffisant, on se mit à parler de « kidnapping ». Voilà que l’on évoque des « rafles ». Un terme qui rappelle évidemment la célèbre « rafle du Vél d’Hiv » qui, en deux jours seulement, a conduit 13 000 hommes, femmes, enfants et vieillards à une mort presque certaine.

La presse a fort justement expliqué que le gouvernement de Sa Majesté avait créé ces pensionnats afin d’« assimiler » les Autochtones. Ce qui n’a guère surpris les Québécois, dont le célèbre rapport Durham avait souhaité l’assimilation pure et simple dès 1839. Plus tard, on se rappela qu’une commission d’enquête avait parlé de « génocide culturel ». Le terme prêtait à débat, mais il avait au moins l’avantage de préciser que c’était bien la culture et les mœurs autochtones que l’on voulait faire disparaître. Voilà que, depuis quelques jours, des journalistes ne s’embarrassent plus de la moindre nuance et se contentent de parler de « génocide ». Point à la ligne !

« La Nuance encor […] rien que la nuance ! » Le pauvre Verlaine serait bien malheureux à notre époque. Alors que règne sans partage la dictature de l’image, et donc de l’émotion, le rôle de la presse ne devrait-il pas consister à faire triompher la raison ? Ce que Raymond Aron appelait « le suprême courage de la mesure ».

On a pourtant l’impression qu’elle fait le contraire. Lors de l’attentat de la mosquée de Québec, ne s’est-elle pas évertuée à battre la coulpe de ces Québécois coupables collectivement d’« islamophobie » ? Un terme controversé dont la plupart venaient à peine de découvrir l’existence. Après l’assassinat de George Floyd — survenu à 2000 kilomètres de Montréal ! —, n’a-t-on pas incriminé le « racisme systémique » ? Un concept qui n’aurait pas le moindre sens si les Québécois n’étaient pas eux-mêmes profondément racistes. Moins d’un an plus tard, voilà nos compatriotes devenus génocidaires, à l’égal des Turcs, des Allemands et des Hutus du Rwanda !

Cette dérive du langage n’est rien d’autre que le symptôme d’une disette de la pensée et du vocabulaire. Pourquoi parler de « xénophobie », de « misanthropie » ou d’« intolérance » si le mot « racisme » suffit à tout englober. Je lisais récemment que, pendant la dernière guerre, les Japonais résidant au Canada auraient été placés dans des « camps de concentration ». Comme si un camp d’internement ou de rétention pouvait être comparé à Auschwitz !

Tous ces glissements de sens et cette enflure verbale servent peut-être le sensationnalisme de l’information, mais ils empêchent toute discussion rationnelle. Qui oserait dans ce contexte affirmer que la réalité des pensionnats apparus au Québec en 1950 seulement fut radicalement différente, comme l’ont pourtant amplement démontré nos historiens ? D’ailleurs, le silence de ces derniers n’est-il pas assourdissant ?

Ceux qui se réjouissent de voir inscrit dans la Constitution le fait que le Québec est une nation devraient peut-être modérer leurs transports. Justin Trudeau est en train d’accomplir au-delà de toute espérance le rêve de son père. Qui pourrait en effet souhaiter l’accession à l’indépendance d’un peuple islamophobe, raciste et génocidaire ?

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