Protéger les gens d’eux-mêmes

Au moment où la vie semblait reprendre son cours, à la faveur des premières soirées chaudes et d’une diminution des infections dans la métropole, voilà un Denis Coderre qui, en grande pompe, annonçait son intention d’interdire l’alcool dans les parcs après 20 h. S’inspirant de Régis Labeaume, l’aspirant maire Coderre a déclaré, sur le ton paternaliste qu’on lui connaît, vouloir « protéger les gens d’eux-mêmes ».

Il lui a fallu moins de 48 heures pour rectifier le tir et affirmer plutôt que l’important, ce n’était pas l’heure, mais la sécurité, et qu’il s’agissait au fond de respecter les règlements municipaux déjà en vigueur. Mais tout le monde a bien vu sa tentative d’instrumentaliser les incidents violents survenus dans le Vieux-Port quelques jours auparavant. Tout le monde a bien vu qu’il s’agissait de rappeler qu’il aspirait à diriger la ville main dans la main avec les forces policières, et qu’il n’hésiterait pas à sévir pour que Montréal soit un environnement paisible, idéal pour les affaires et la préservation des intérêts des propriétaires.

Ce ballon d’essai électoral serait anecdotique s’il ne s’ajoutait pas à une série de gestes autoritaires qui accompagnent le déconfinement. Comme pour rappeler, arsenal policier à l’appui, que la liberté accordée aux citoyens est strictement balisée, et pas seulement pour des raisons sanitaires. L’ordre, la sécurité publique doivent être défendus en tant que tels, l’auriez-vous oublié ?

Un couvre-feu a bel et bien été instauré dans le Vieux-Port de Montréal après les incidents du début du mois. La mesure a été adoptée sans créer trop de remous, et justifiée dans les médias comme nécessaire pour endiguer le soi-disant chaos s’étant installé dans ce quartier touristique autrefois agréable et luxueux.

Les métropoles étaient évidemment traversées bien avant la pandémie par une tension entre la sécurité et l’accès à l’espace public, le droit à la ville. Cette tension est propre à la ville moderne, et elle se résout le plus souvent à l’avantage de la loi et l’ordre. Reste que, chez nous du moins, il n’a jamais semblé aussi facile de justifier le recours à la surveillance policière et, plus récemment, au contrôle des mœurs pour arriver aux mêmes fins, soit purger l’environnement urbain de ses éléments jugés indésirables.

C’est ainsi que la semaine dernière, un hélicoptère emprunté par le SPVM à la Sûreté du Québec a survolé les parcs achalandés de Montréal à basse altitude. Les forces policières ont dit vouloir ainsi « accroître leur visibilité », évoquant la nécessité d’une surveillance accrue sur le Vieux-Port.

Ce n’est pas tout à fait ainsi que les choses ont été reçues par les pique-niqueurs qui, loin du Vieux-Port, profitaient des premières soirées clémentes pour se réunir entre amis sans être bousculés par le couvre-feu. On s’est cependant limité à rapporter les propos des riverains qui se sont plaints du bruit fait par les hélicoptères, sans prendre acte de la teneur politique du geste. Il s’agit d’une tactique d’intimidation claire, d’inspiration militaire, fréquemment utilisée ailleurs pour mater la contestation sociale. L’intensité n’était pas équivalente, l’intention non plus, sans doute, mais l’événement n’est pas anodin.

On normalise l’utilisation d’un dispositif de contrôle policier intense, suggérant qu’au couvre-feu s’est substituée la surveillance, voire l’autosurveillance des citoyens. Car si l’interdiction de se trouver hors de chez soi après une certaine heure n’est plus directe, le résultat est semblable. On crée de l’inconfort, de la crainte. On alimente une hésitation à habiter l’espace public pour y retisser les liens effrités par la pandémie.

Il faut avoir passé l’hiver dans un appartement mal éclairé, sans cour et sans accès à la nature pour comprendre l’importance de l’accès aux espaces verts dans la ville pour chasser la morbidité ambiante. La reconstruction des liens sociaux dans les parcs n’est pas qu’un luxe, c’est une nécessité pour la majorité de la population montréalaise ayant vécu le confinement entre des murs trop étroits.

D’ailleurs, depuis le début de la pandémie, l’omission de la question de l’accès aux lieux publics est flagrante dans le discours gouvernemental — sauf lorsqu’il s’agit de l’interdire. Les membres du gouvernement de François Legault, on l’a déjà dit, ne semblent connaître que les espaces privés, réservés au cercle restreint de la famille ; une posture idéale pour justifier le déploiement des mesures autoritaires restreignant l’accès à l’espace public. C’est ainsi qu’on a pu mettre sans gêne des gens vulnérables en danger de mort, en refusant d’exempter les personnes itinérantes du couvre-feu, au plus creux de l’hiver…

Il ne faut pas être dupes : le même esprit de contrôle et de nettoyage social préside au déconfinement. Le maire Coderre n’a fait que surfer sur cette vague, signalant que la pandémie a bel et bien laissé des marques sur la vie démocratique. Si l’on refuse de nommer cette tendance, elle risque de s’installer de façon permanente.

14 commentaires
  • Matthieu Mondou - Abonné 11 juin 2021 07 h 28

    Le maire Coderre?

    La mairesse Plante et le candidat Coderre, non?

    • François Poitras - Abonné 11 juin 2021 10 h 47

      La chroniqueuse essaie de coller la bavure des hélicoptères à Denis Coderre. Et dédouaner la mairesse. Je laisse les lecteurs qualifier ce procédé.

  • Benoit P. - Inscrit 11 juin 2021 07 h 57

    Pourvu que non…

    "Le maire Coderre n’a fait que surfer sur cette vague (…)"
    Attendons au moins les élections pour le nommer maire. Ou pas ;)

  • Robert Morin - Abonné 11 juin 2021 08 h 35

    Le dos TRÈS large de la pandémie

    Cette pandémie sert à de multiples fins et c'est souvent au détriment de la vie normale et démocratique. Un exemple frappant parmi tant d'autres : comment peut-on justifier que dans les municipalités, les assemblées de conseils municipaux véritablement participatives (lire en personne et non virtuelles) aient été interdites aussi longtemps, tandis qu'on avait déjà levé le couvre-feu et que l'on accaueillait jusqu'à 2500 spectateurs au Centre Bell? Voilà un autre élément important de la vie démocratique qui fut mis en veilleuse sous un faux prétexte de pandémie. Et il en fut malheureusement très peu question dans les grands médias.

  • Pierre Rousseau - Abonné 11 juin 2021 08 h 55

    Les hélicoptères

    En lisant votre texte il m'est revenu en mémoire mon séjour à Popayán en Colombie en 2010 lors du procès de sept militaires accusés du meurtre d'Edwin Legarda, époux de la leader autochtone Aida Quilcué alors que j'agissais comme observateur international. Le procès s'est déroulé en deux parties sur environ 5 ou 6 semaines et pendant mon séjour, la nuit on pouvait entendre les hélicoptères survoler la ville.

    Cela découlait de la réaction du gouvernement colombien face aux guérillas et servait de prétexte pour intimider la population car je peux vous dire que même quand j'étais dans ma chambre d'hôtel c'était vraiment intimidant d'entendre ce bruit dans la nuit et me décourageait d'aller m'asseoir dans le parc central Caldas tout près le soir pour prendre un peu de fraîche. Votre commentaire rejoint mon expérience là-bas alors que l'état se sert de ce genre d'activités pour intimider les gens sous le prétexte qu'on veut les protéger.

  • Gilles Chaumel - Abonné 11 juin 2021 10 h 04

    Le maire Coderre?

    Bravo pour ce texte sur les dérives autoritaires. Cependant, Coderre n'est encore qu'aspirant maire. ;-)