Cannes en vingt temps

En habituée du Festival, j’ai savouré le livre de mes collègues et complices de La Presse Marc Cassivi et Marc-André Lussier Cannes au XXIe siècle, publié aux Éditions Somme toute. Cet ouvrage vivant comme tout réveillait chez moi un tas de souvenirs partagés avec les auteurs : les films, la cohue, les soupirs, l’émerveillement et les rires. Car dans les rendez-vous étrangers, plusieurs journalistes québécois, concurrents mais solidaires, se fréquentent, se réservent des places au cinéma.

Avant le palmarès, on va manger à quatre ou cinq dans un restaurant un repas chaud, luxe quasi inconnu durant nos onze jours de marathon. On se lève aux aurores. On écrit en pleine nuit. On maigrit. On s’épuise, mais on ne voudrait être ailleurs pour rien au monde. Les deux auteurs du livre en savent quelque chose, même si Marc Cassivi parvint longtemps à couvrir les soirées tout en accourant aux projections du jour.

J’avais arpenté la Croisette avant les deux Marc, au cours des années 1990. Presque une autre ère. Celle d’avant les mesures de sécurité post-attentats du 11 septembre 2001. Les policiers et les militaires ne patrouillaient pas encore dans les abords du Palais. Dans la foulée d’un film adoré, on pouvait obtenir d’un grand cinéaste étranger une entrevue impromptue. Les vedettes osaient même ici et là déambuler dans les rues, sans se terrer systématiquement dans leurs palaces pour fuir les curieux. Mais Cannes conserve son aura magique.

Que nous réservera en juillet prochain, l’édition pandémique, après une année blanche ? D’un cru à l’autre, les mutations du cinéma et de la planète se reflètent dans son miroir. L’imposant rendez-vous devient le gardien d’un art majeur sur grand écran, face à l’assaut des Netflix et consorts. Cela et bien d’autres choses, on les retrouve dans leur livre qui n’est pas destiné qu’aux habitués du rendez-vous. Également à ceux qui veulent connaître les dessous de la machine à rêves, les noms de cinéastes qui montent puis s’écroulent, des secrets de jury, des anecdotes juteuses, la couleur des badges de presse offrant aux uns le pactole, aux autres le pilori d’indignité.

Cet ouvrage déboulonne des mythes en préservant celui du Festival lui-même : son glamour, son toc, ses rencontres, ses controverses, ses conférences de presse houleuses, ses œuvres de haut vol (ou pas), son carrefour des rêves brisés et parfois comblés, ses buzz en pétards mouillés : « Le gotha du septième art, la mecque de la cinéphilie, la Coupe du monde des réalisateurs et les Jeux olympiques du cinéma », résument-ils en introduction.

L’amour du cinéma

La formule laisse la place à l’un et à l’autre pour s’exprimer à leur aise. Car leurs signatures alternent au fil des éditions. À chaque cuvée, son auteur pour la revivre, en s’attardant beaucoup (mais pas que) aux œuvres québécoises ; l’angle local, comme on dit dans le jargon.

Les vingt dernières années auront été riches sur ce plan. Arcand connut des déceptions dans le sillage de Stardom et de L’âge des ténèbres, mais triompha en 2003 avec Les invasions barbares sans remporter, hélas !, la Palme convoitée. Alors les deux Marc s’attardent sur lui, sur Denis Villeneuve, sur Bernard Émond et autres compatriotes de passage sur la Croisette. Davantage encore sur le cas Xavier Dolan. En six films à Cannes et une présence au jury, n’est-il pas devenu un roi de la Croisette ?

Marc Cassivi rappelle comment, en compagnie de notre trio, le cinéaste de 20 ans avait appris sur une terrasse que la Caméra d’or du meilleur premier long métrage lui avait échappé pour J’ai tué ma mère. Mais pas la gloire. Plus tard, le chroniqueur suivit beaucoup en coulisse le cinéaste de Mommy, que tous s’arrachaient pour toucher une branche de son étoile.

Y sera évoqué aussi le phénomène Lars von Trier, immense cinéaste danois et enfant chéri de la maison, palmé d’or avec Dancer in the Dark en 2000, devenu persona non grata onze ans plus tard pour s’être, par provocation, déclaré nazi, lui dont la femme et les enfants sont juifs. Il fut un temps, évoque Marc-André Lussier en substance, où Woody Allen et Roman Polanski gravissaient le tapis rouge comme des dieux vivants. C’était avant le mouvement #MoiAussi. Les temps changent…

Le coup de cœur de Marc Cassivi pour In the Mood for Love, chef-d’œuvre de Wong Kar-wai en 2000, injustement écarté des honneurs suprêmes, celui de Marc-André Lussier pour La vie d’Adèle du Français Abdellatif Kechiche, lauréat de la Palme d’or en 2013, étaient aussi les miens.

Car les grandes œuvres s’imposent à l’esprit des festivaliers même quand les jurys, en contorsions de consensus, en décident autrement. L’amour du cinéma triomphe dans ce livre. Cannes est un bel écrin, mais ses perles demeurent les films qu’on prend plaisir à égrener au fil de ces pages trop vite refermées.

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