Le « maverick »

Depuis des décennies, chaque demande du Québec est accueillie par des soupirs d’exaspération au Canada anglais, qui y voit un autre caprice de l’enfant gâté de la fédération.

Les juristes du gouvernement fédéral ont beau assurer que le projet de loi 96 n’aura aucun effet concret, comme ils l’avaient fait pour tenter de faire accepter l’accord du lac Meech, la seule pensée de voir inscrit quelque part dans la Constitution que le Québec constitue une nation semble insupportable.

Curieusement, la demande du premier ministre albertain, Jason Kenney, qui voudrait retirer de la Constitution un principe aussi fondamental que la péréquation, ne semble pas provoquer une aussi grande levée de boucliers. Il s’agirait pourtant d’un bouleversement qui ferait courir un réel danger à l’unité du pays.

De toute évidence, on ne prend pas la menace au sérieux. On se souvient peut-être qu’en 2003 le premier ministre de Terre-Neuve, Roger Grimes, avait présenté à l’Assemblée législative de sa province une résolution réclamant une renégociation de ses conditions d’entrée dans la fédération, après que le gouvernement fédéral eut décrété l’interdiction de la pêche à la morue, alors menacée de disparition. Faute de quoi elle la quitterait.

À Ottawa, Jean Chrétien, qui n’entendait rouvrir la boîte de Pandore constitutionnelle sous aucun prétexte, était resté de marbre. Il est vrai qu’aucune modification n’aurait pu ramener la morue.

 

À l’époque, beaucoup avaient vu dans le geste de M. Grimes une simple manœuvre électorale. Si c’était le cas, elle a échoué. Cinq mois plus tard, il a été chassé du pouvoir par les conservateurs de Danny Williams.

Jason Kenney est également un premier ministre aux abois, doublé d’un maverick qui ne semble pas se sentir l’obligation de respecter les codes traditionnels. Cela en fait un homme particulièrement dangereux.

En principe, les prochaines élections en Alberta n’auront lieu qu’en 2023, mais son Parti conservateur uni (PCU), qui l’est de moins en moins, traîne de l’arrière dans les sondages et M. Kenney lui-même est vivement critiqué pour sa gestion de la pandémie, y compris au sein de son propre gouvernement. La photo du dîner qu’il a pris la semaine dernière sans respecter les règles sanitaires et ses excuses tardives n’ont rien fait pour améliorer les choses.

Cela n’empêchera cependant pas les Albertains de voter massivement oui lors du référendum sur l’abolition de la péréquation, dont il a annoncé la tenue l’automne prochain. Ils estiment faire injustement les frais de cette redistribution de la richesse entre les provinces canadiennes. Qui plus est, au profit du Québec, dont la relative bonne santé économique et financière prend presque des allures d’injure.

Que les Québécois, dont l’ingratitude va jusqu’à s’opposer au passage d’un pipeline sur leur territoire, acceptent de payer bien plus d’impôts ne semble pas constituer un argument recevable en Alberta, où la simple idée de prélever une taxe de vente s’apparente à un sacrilège.

Ce référendum ne suffira peut-être pas à assurer la réélection de M. Kenney, mais son éventuel(le) successeur(e) pourra difficilement faire abstraction de ses résultats. D’une manière ou d’une autre, cela deviendra un facteur de perturbation au sein de la fédération, même si on semble loin d’une menace de sécession.

  

Erin O’Toole doit prier le ciel pour que la prochaine élection fédérale se tienne avant le référendum. Le Parti libéral du Canada n’a fait élire aucun député en Alberta en 2019 et ses chances de succès ne semblent guère meilleures cette fois-ci, de sorte que Justin Trudeau peut opposer sans grand risque une fin de non-recevoir à tout changement à la Constitution, tandis que le Parti conservateur ne peut pas se permettre de perdre un seul des 33 sièges (sur 34) qu’il y détient présentement.

Le problème est que toute velléité conservatrice de donner satisfaction à l’Alberta aurait des conséquences catastrophiques au Québec, où M. O’Toole aura déjà du mal à conserver les 10 députés qu’Andrew Scheer y avait fait élire. Déjà, le premier ministre Legault voit mal comment il pourra donner un quelconque appui à un parti dont la base nie la réalité des changements climatiques et qui n’a pas renoncé à revenir sur le droit à l’avortement.

Surtout, les milliards que le Québec reçoit chaque année au titre de la péréquation constituent le seul argument en faveur du fédéralisme que M. Legault se sent capable d’invoquer.

Le jour où cet apport à l’équilibre des finances publiques cessera d’être significatif, un grand nombre de Québécois — et peut-être M. Legault lui-même — recommenceront à se demander pourquoi ils devraient continuer à faire partie d’un pays où on ne manque aucune occasion de leur signifier qu’on ne les aime pas et qu’on leur fait une faveur en les tolérant.

Au début des années 1990, Jacques Parizeau voyait Jean Chrétien comme le candidat idéal pour incarner le « vilain » dans un western dont le destin du Québec serait la trame. On se prend à penser que Jason Kenney pourrait reprendre le rôle avec beaucoup de succès.

11 commentaires
  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 10 juin 2021 07 h 36

    Autonomistes à l'Ouest : des allié objectif !


    La menace d'un référendum sur la péréquation  de l’Alberta a atteint son objectif. Ottawa consent à revoir le programme de péréquation selon un article du Globe and Mail du 26 février 2021 :
    « The next month, the federal finance department commissioned an expert panel, steered by former Alberta deputy finance minister Al O’Brien, to make recommendations on creating a structure for equalization driven by principles, not political deals [...] »

    https://www.theglobeandmail.com/business/article-how-albertas-shrinking-economy-could-shake-up-the-billions-canada/

    À l’ordre du jour, la révision des paramètres du programme de péréquation, qui implique une baisse significative des transferts au Québec, lesquels représentent 10 % de son budget.

    Le comité d’experts présidé par l’ex-ministre des finances de l'Alberta, aura à réviser les paramètres pour le calcul des montants de la péréquation. Les deux paramètres retenus pour fin de calcul sont le prix de l'électricité au Québec ajusté à la moyenne nationale et la baisse du montant attribué à l'enveloppe budgétaire du programme.

    Les ajustements étudiés de ces deux paramètres signifieraient une baisse de 5,6 milliards de dollars des transferts de péréquation pour le Québec :

    « [...] and payments to Quebec would decline to $7.5-billion, a drop of $5.6 billion from the amount the province will actually receive in 2021-22 [...] » (2)

    https://www.theglobeandmail.com/business/article-it-could-be-politically-perilous-to-tweak-the-equalization-formula-to/ - [site de modélisation] - https://financesofthenation.ca/equalization/

    Le Québec aurait intérêt à échanger le programme de péréquation contre le retour de son pouvoir de taxation direct (1867). Et proposer à l'Alberta de faire de même et récupérer ce pouvoir (sa juridiction) . Une proposition qui serait de nature à intéresser le mouvement autonomiste de l'Ouest qui prend du galon.

    Le Québec pourrait ainsi faire d'adversaire des alliés objectifs contre Ottawa.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 10 juin 2021 11 h 52

      Intéressant.

  • Richard Lupien - Abonné 10 juin 2021 09 h 04

    La renaissance

    Il y a quelques jours, notre chroniqueur préféré nous a laissé entendre que le Parti québécois était étendu sur une civière en route vers le trépas.
    Voici par contre que ce matin, monsieur David se met à rêver à nouveau à un meilleur avenir pour le Québec à une résurrection même lorsqu'il nous fait ce message:
    " Au début des années 1990, Jacques Parizeau voyait Jean Chrétien comme le candidat idéal pour incarner le « vilain » dans un western dont le destin du Québec serait la trame. On se prend à penser que Jason Kenney pourrait reprendre le rôle avec beaucoup de succès. "
    Est-ce à penser qu'un nouveau parti venant remplacer celui de René Lévesque pourrait selon les calculs du chroniqueur relancer l'idée de l'indépendance? Pour réaliser le destin du Québec, le seul aboutissement souhaitable est son indépendance.

  • Pierre G. Blanchard - Abonné 10 juin 2021 09 h 20

    Mieux que de s'autopeluredebananiser ?

    Bien que l'Alberta et le QC aient souvent été solidaires dans leurs revendications auprès d'Ottawa, l'érosion des valeurs communes est un signe inquiétant au QC, tout comme ailleurs au pays. Une discorde nationale accrue autant économique que sociale pourrait sonner le glas d'une fédération qui fait l'envie d'un grand nombre de pays. Serions-nous près d'une tempête parfaite, alors que le fédéralisme évolutif demeure une équation à plusieurs inconnues et variables dont le $ canadien en est le plus souvent le ciment ? L'Alberta et ses hydrocarbures ont été les piliers d'une richesse qui avantage le Canada et le QC. L'abandon de Keystone XL est un dure épreuve et il est difficile d'imaginer qu'une généreuse péréquation puisse, à moyen terme, se passer du pétrole. D'autant que celle-ci est équivalente à la consommation du QC en hydrocarbures. Nous sommes à un moment charnière de la fédération et il nous incombe de transformer la transition énergétique en opportunité pour le plus grand nombre. Une meilleure intégration des réseaux énergétiques sécuriserait notre apprisionnement tout en augmentant notre indépendance des É.-U. Le corridor Mtl- QC bénéficie déjà d'un réseau important de gazoducs et de pipelines. L'expansion de la grille hydroélectrique pancanadienne favoriserait, nul doute, la transition énergétiques pour avantager le QC et Terre-Neuve-Labrador. Le tout étant souvent plus grand que la somme de ses parties, faut-il douter que nos intérêts et priorités nationals soient gravement menacés par les lois 21 et 96 et autres manisfestations politiques au QC, alors que nous aurions tous à gagner de la coopération et de l'entente. ? À moins, bien sûr, qu'il y ait au pays des intentions occultes, ressemblant au ressentiment du dernier référendum, à l'effet que le QC n'ayant pas réussi à "s'autopeluredebananiser", certaines actions et visées nationalistes pourraient amener le Canada à rejeter le QC et ainsi permettre la souveraineté sans même un nouveau référendum ?

  • Jean-Claude Lajoie - Abonné 10 juin 2021 10 h 01

    Petit rappel

    «Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société ordinaire, libre, mais incapable d’assumer son destin et son développement sans la péréquation.»

    • Brigitte Garneau - Abonnée 10 juin 2021 11 h 54

      Malheureusement...

  • André Joyal - Inscrit 10 juin 2021 11 h 57

    «Petit rappel» (JC Lajoie)

    Votre petit appel Monsieur Lajoie ne m'apporte aucune joie. Il me suffit de savoir que Bourassa a émis ses paroles alors qu'il ne souhaitait SURTOUT pas les mettre en pratique.