En mal de main-d’oeuvre

Chercher son salut dans une immigration de masse pour répondre à la pénurie de main-d’œuvre vient masquer des carences structurelles. Au passage, on peut supposer de ces échanges qu’a eus le premier ministre François Legault avec l’opposition mardi que l’objectif de contrer le rapport de force que confère aux travailleurs la rareté de main-d’œuvre pourrait aussi faire partie de l’argumentaire des partisans du volume d’immigrants économiques.

Le problème de la pénurie de la main-d’œuvre est largement documenté. Selon les données de Statistique Canada, au premier trimestre de 2021, 19,5 % des entreprises disaient que la pénurie allait être un obstacle, un pourcentage qui grimpe à 23 % dans le secteur manufacturier. Une étude publiée il y a deux semaines par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante y voyait un frein à la croissance d’une PME québécoise sur deux. Près des deux tiers des propriétaires sondés ont affirmé avoir de la difficulté à trouver des candidats ayant des compétences de base et répondant aux besoins de leurs entreprises, et deux sur cinq disaient qu’il est complexe de recruter des employés dans leurs régions administratives.

L’Institut du Québec dénombrait 125 000 postes à pourvoir au Québec à la fin de 2020. Il évaluait 35 postes à pourvoir pour 1000 emplois occupés, soit un taux de 3,5 %, identique à celui de fin 2019 qui se voulait le plus élevé au Canada après le taux de 3,6 % de la Colombie-Britannique. Pour 100 postes vacants, 230 chômeurs étaient à la recherche d’un emploi, soit un ratio chômeurs-postes vacants de 2,3, contre 1,8 en 2019. À 2,5 chômeurs pour un poste vacant ou moins, on se trouve en situation de pénurie sévère, affirme Emploi et développement social Canada.

Quant à la solution… À plus long terme, selon les chiffres du ministère du Travail, pour la période de 2019 à 2028, il est estimé que plus de 1,4 million de postes seront à pourvoir au Québec. Il est projeté que ces besoins seront comblés à 54 % par les jeunes intégrant le marché du travail, à 17 % par une augmentation du taux d’activité dans le segment des 15-64 ans et à 8 % par les personnes de 65 ans et plus désirant poursuivre leur carrière ou réintégrer le marché du travail. Cela laisse grosso modo 20 % du côté de l’immigration, soit 280 000 personnes ou l’équivalent de quelque 30 000 par année sur la période retenue.

Le Plan d’immigration du Québec pour l’année 2021 vise un niveau d’immigration permanente de 44 500 à 47 500 personnes admises, auquel s’ajoutent 7000 personnes représentant une partie du report des admissions non réalisées en 2020. Du nombre, l’immigration dite économique devrait représenter 62 % de l’ensemble. Le compte semble y être.

Solutions possibles

 

La réponse proposée passe par une approche en trois grands volets. D’abord, l’arrivée de nouveaux participants sur le marché du travail, les projections retenues par Emploi et développement social Canada indiquant que les nouveaux diplômés demeureront la plus importante source d’intrants. Dans un avenir prévisible, leur nombre devrait être suffisant pour compenser les départs à la retraite, les décès et les émigrants. Le lien entre la diplomation et les besoins du marché du travail peut toutefois faire encore débat, 83 % des éducateurs disant qu’il y a adéquation contre 34 % des employeurs. En revanche, les études démontrent que le niveau minimal de scolarité recherché pour 63,3 % des postes vacants était un diplôme d’études secondaires ou moins. Et 12 % exigeaient un baccalauréat ou plus.

S’ajoute à cela la contribution d’une immigration dite qualifiée, retenant une approche plus sélective par opposition au recours au volume.

Le deuxième volet porte sur un ralentissement de la baisse du taux de participation, notamment par le soutien à l’emploi apporté aux femmes et à la création d’en environnement fiscal et de travail incitant les 65 ans et plus à demeurer en emploi.

Enfin, il y a l’investissement dans l’innovation technologique. Si le recours à la robotisation, à l’automatisation et à la numérisation n’est pas sans présager des perturbations bien ressenties, provoquant son lot de chômeurs technologiques et exacerbant un problème d’employabilité, on voudra qu’il soit en grande partie atténué par des programmes d’adaptation de la main-d’œuvre, de requalification et de perfectionnement des compétences.

Surtout, puisque la majorité des postes vacants à pourvoir ne requièrent pas de spécialisation ou de diplôme supérieur, la hausse de la rémunération et l’amélioration des conditions de travail deviennent une composante essentielle complétant l’équation.

La réponse proposée s’inscrit donc dans une dynamique complexe qui va au-delà d’une mécanique priorisant l’immigration de masse. D’autant que l’immigration comporte ses propres défis, liés notamment à la langue, à l’intégration ou encore, pour le marché du travail, à la reconnaissance des diplômes et des compétences professionnelles, et à une surqualification traduisant une inadéquation aux besoins exprimés.

Enfin, il faut rappeler que l’apparition de cette pénurie n’est pas étrangère à la vigueur prépandémique de l’économie québécoise. S’y ajoutent une hausse de la scolarisation, une faible productivité persistante et une conjoncture démographique encourageant un rétrécissement du bassin de travailleurs potentiels. Or cette conjoncture est appelée à changer. L’économie du Québec aura à composer avec une création annuelle d’emplois fortement ralentie par la transition démographique après 2022, a écrit récemment la Chaire en fiscalité et en finances publiques.

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