L’amour au temps de Borduas

À l’ère instantanée des courriels et des textos pavés de fautes d’orthographe s’est égaré quelque chose de précieux : l’art de la correspondance, avec ses beautés, ses langueurs, ses rages devant l’absence, ses passions hurlant à la lune devant le papier. Des missives issues de la période duplessiste sont publiées, parfois lues et jouées sur scène. Le milieu culturel québécois, alors en général lettré, vivait dans une bulle privilégiée.

La maîtrise du français y favorisait les plus grandes envolées, mais bien des jeunes de tous horizons, après dix ans de formation, connaissaient leur langue quand l’école savait l’enseigner.

Des lettres, avec enveloppe et timbre, qui donc en écrit encore aujourd’hui ? Le facteur ne livre plus que des prospectus dans nos boîtes désenchantées. L’autre jour, devant J’ai cru vous voir (sur les planches jusqu’au 20 juin) à Espace Go, je me suis laissé porter par la langue des épistoliers et le charme des lettres d’amour, ouvrant l’œil sur un temps révolu.

Missives amoureuses

La pièce est adaptée des missives amoureuses secrètes, entre 1954 et 1960, du peintre Paul-Émile Borduas et de Rachel Laforest (née Lazure, fille de juge, lettrée), qui se sont surtout adorés et meurtris par épîtres interposées. Il était reconnu et célébré, beaucoup plus âgé que cette femme timide. L’amour les a chavirés comme une tornade.

Borduas, trop empaillé aujourd’hui dans son mythe, peintre abstrait de L’étoile noire, apprenti d’Ozias Leduc, chef de file du mouvement automatiste, auteur du manifeste Refus global cosigné par tant d’artistes d’avant-garde qui piaffaient sous le règne du clergé, se découvre ici humain et attachant.

Pascale Bussières et Jean-François Casabonne avaient offert des lectures de ces lettres après qu’un professeur d’histoire de l’art, Gilles Lapointe, les eut publiées dans le recueil Aller jusqu’au bout des mots en 2018. Puis les comédiens, excellent duo, les ont transformées en pièce de théâtre sous une mise en scène ingénieuse d’Alexia Bürger et une scénographie de Caroline Cloutier.

Devant nous : une sorte de toile verticale où chacun habite souvent son palier sous éclairages et bruitages inspirés. Le guitariste Joseph Marchand y tient un rôle de commentateur, de barde, parfois celui du fils de Rachel Laforest qui apprit cette liaison après le décès de sa mère. Sur scène, des extraits des lettres voisinent avec des paroles de philosophes et de scientifiques sur l’amour, des fragments du manifeste Refus global.

Les amours impossibles

Leurs missives circulaient surtout entre les ateliers du peintre à New York, puis à Paris, et une maison de Montréal où Rachel se cloîtrait entre ses parents et son fils. Leurs rencontres étaient si rares, si furtives. Lui, ardent mais longtemps patient.

Elle, carburant aux doutes, aux peurs, au rêve d’une union amoureuse quasi mystique. « Cette rage, qui me prend parfois de jouer avec le feu ou avec la mort et qui voisine avec la rectitude exemplaire de ma vie, me rend malade », lui confiait-elle. « La vie est courte, Rachel, follement courte. C’est un crime de la laisser se rouiller. J’ai faim de vous », lui lançait-il. Ils se seront toujours vouvoyés.

J’ai acheté leur recueil de correspondance, une centaine d’épîtres publiées en 2017 chez Leméac. Découvrant que Rachel avait confié dans un texte son secret amoureux en 1980 à l’écrivain Pierre Vadeboncoeur, discret sur ces révélations.

Il me semblait retrouver dans leurs échanges la passion douloureuse des lettres du frère Marie-Victorin, le grand botaniste, et de son assistante, Marcelle Gauvreau, entre 1935 et 1944, publiées aussi, avec leur amour tabou, non consommé mais incendiaire. Vingt ans après eux, la sexualité au Québec demeurait un sujet voilé, pour Rachel Laforest du moins, si pudique quand son amant artiste avait brisé ses chaînes.

Précurseurs de la Révolution tranquille

On doit beaucoup à Paul-Émile Borduas et à son groupe de peintres automatistes visionnaires, précurseurs de la Révolution tranquille. Dimanche soir, durant le gala Québec Cinéma si mal animé, quand Anaïs Barbeau-Lavalette a triomphé si joyeusement pour sa Déesse des mouches à feu et livré un vibrant discours féministe, j’ai cru voir se projeter sur elle l’ombre de sa lignée. Ses grands-parents : le peintre Marcel Barbeau et la poète révoltée Suzanne Meloche étaient signataires du manifeste Refus global.

Sa mère, Manon Barbeau, réalisa en 1998 le documentaire-choc Les enfants de Refus global sur les pots cassés de ces libérations artistiques, en plus de fonder le Wapikoni mobile pour aider les jeunes des Premières Nations à s’exprimer.

Anaïs avait écrit La femme qui fuit, biographie de sa grand-mère Suzanne ardente et désemparée. Trois générations d’artistes engagés se seront succédé ici avec leurs combats. Et dans ce Québec encore engourdi, j’ai senti sur la chaîne de leurs élans un fol espoir briller.

1 commentaire
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 10 juin 2021 13 h 32

    « Des lettres, avec enveloppe et timbre, qui donc en écrit encore aujourd’hui?» (Odile Tremblay)


    Les locataires qui souhaitent se départir de leurs coquerelles;
    Pour qu'elle applique ses règlements en matière d'hygiène et de salubrité, la ville exige que le signalement soit notifié par un envoi postal recommandé (quinze dollars de frais postaux [15$]):

    « Pour créer une requête pour l’inspection d'un logement, le locataire doit transmettre à son propriétaire une mise en demeure par courrier enregistré lui donnant un délai de 10 jours afin d'exécuter les travaux nécessaires. Le locataire doit s'assurer de conserver une copie de la lettre et la preuve d'envoi.» (311@v3r.net)