Ça grince encore et toujours!

Qu’ont en commun l’horrible attentat meurtrier contre une famille musulmane de London (Ontario), les pressions du milieu québécois pour l’adoption de la réforme de la Loi sur la radiodiffusion (C-10) et l’avenir de la péréquation ? Ils sont tous devenus, au cours des derniers jours, prétexte à des amalgames, à des insinuations et à des attaques contre le Québec en provenance de plusieurs recoins du Rest of Canada (ROC).

Mardi, à la suite de sa déclaration aux Communes sur le drame de London, le premier ministre Justin Trudeau a eu droit, en conférence de presse, à plusieurs questions de journalistes anglophones qui dérivaient vers la Loi sur la laïcité de l’État du Québec. « Que faut-il faire pour contrer la hausse des crimes haineux ? Est-ce le temps pour votre gouvernement de parler plus fortement contre la loi 21 ? » lui a-t-on lancé. Et un autre : « Êtes-vous d’accord avec les experts et les militants de la communauté qui disent que la loi 21 encourage la haine et la discrimination ? » À cette dernière question, M. Trudeau a répondu non sans hésiter. Selon lui, il faut laisser les actions judiciaires suivre leur cours.

En fin de semaine, la députée conservatrice albertaine Rachael Harder confiait à un journal local sa piètre opinion des artistes québécois. Pour expliquer le soutien, surtout au Québec, accordé au projet de loi C-10, elle a dit : « Ces artistes ne sont pas capables de vivre de ce qu’ils produisent […] alors ils ont besoin de subventions données par le gouvernement. » Lundi, la députée unilingue anglaise s’est excusée — en français — sur Twitter, disant s’être mal exprimée. Sauf qu’elle l’a dit deux fois plutôt qu’une durant cette entrevue.

Et il y a la péréquation. Lundi, le premier ministre albertain, Jason Kenney, a annoncé la question d’un référendum sur la péréquation qu’il compte tenir lors de l’élection provinciale de l’automne. Il demandera aux Albertains s’ils souhaitent la disparition de cette disposition constitutionnelle « injuste » envers leur province. M. Kenney et ses collègues n’avaient que le Québec dans leur mire. La coprésidente du panel qui a consulté les Albertains sur le sujet, la députée de Banff-Kananaskis, Miranda Rosin, affirmait que ce programme encourageait « l’irresponsabilité » et des « pratiques socialistes » aux frais de l’Alberta. « Alors que l’Alberta se débat financièrement, le Québec affiche un surplus de 32 millions avec de l’argent qui n’est pas le sien », a-t-elle ajouté.

Il faudrait peut-être lui expliquer que l’Alberta n’envoie pas de chèques aux autres provinces. Ce programme est encadré et financé par le fédéral à même ses revenus généraux. Cinq provinces en bénéficient actuellement, dont le Québec. Cela frustre l’Alberta, qui traverse depuis 2014 une période de fortes turbulences économiques et budgétaires. Le hic est que l’Alberta demeure la province dotée de la plus forte capacité fiscale, celle dont l’économie peut générer davantage de revenus provinciaux par habitant.

Or, le seul objectif de la péréquation est d’atténuer ces écarts financiers pour limiter les écarts de services. Pour y arriver, Ottawa calcule le potentiel fiscal par habitant de chaque province, puis verse une compensation aux provinces qui se retrouvent sous la moyenne. L’Alberta n’utilise qu’une portion de sa capacité. Elle est la seule, par exemple, à ne pas avoir de taxe de vente. Si elle avait eu une portion similaire à la moyenne des autres provinces en 2018-2019, elle aurait affiché un surplus plutôt qu’un déficit.

Le Québec, en revanche, taxe sa population au-dessus de la moyenne canadienne afin d’équilibrer son budget et de financer un panier de services plus généreux que celui de l’Alberta. Les retombées de ces choix différents n’ont rien à voir avec la péréquation.

Ces derniers éclats de voix illustrent plus que de l’incompréhension, ils reflètent une conception de la nation qui, chez beaucoup de citoyens du ROC, s’accommode mal du caractère plurinational du Canada et de ce qui en découle, soit des différences non seulement linguistiques, mais culturelles au sens large, allant des arts à l’organisation de la société, en passant par la définition de certaines valeurs communes.

La reconnaissance des nations autochtones souffre aussi de cette résistance. Tous les politiciens, ou presque, ont pris l’habitude de démarrer leurs événements publics en disant être sur le territoire de telle ou telle nation, mais bien peu d’entre eux seraient capables de vous dire comment aller au-delà des mots. Les revendications fondamentales des Autochtones en matière de droits ancestraux, territoriaux et d’autonomie gouvernementale sont, dans la plupart des cas, toujours embourbées dans des méandres juridiques.

Le Québec, lui, a été reconnu comme nation aux Communes au moyen d’une motion qui est dépourvue de tout poids juridique. Alors, quand il use de toute l’autonomie dont il dispose pour s’affirmer, ça grince des dents. Cela ne veut pas dire qu’il doit être à l’abri des critiques et des questions, plusieurs sont légitimes. Malheureusement, cependant, il se trouve toujours des leaders d’opinion et des politiciens qui, au lieu de tenter de comprendre et d’expliquer, préfèrent semer la zizanie.

mcornellier@ledevoir.com

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46 commentaires
  • Louise Collette - Abonnée 9 juin 2021 05 h 48

    Merci

    Merci Madame de remettre les pendules à l'heure.
    Votre article ce matin me fait du bien.
    Vous ne savez pas à quel point c'est apprécié.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 juin 2021 09 h 45

      Oui, et cela devient de plus en plus rare au Devoir. Lorsque qu'on lit plusieurs articles d'émetteur d'opinion, les Québécois sont des racistes parce qu'ils n'acceptent pas la notion de racisme systémique.

      Petite nouvelle. Cela a toujours grincé et grincera toujours envers les francophones tant et aussi longtemps que tous ne seront pas assimilés. Aujourd’hui, le ROC est très complaisant avec les francophones hors Québec en Ontario ou ailleurs parce qu’il n’y en a plus. Ils en sont rendus au niveau de la folklorisation, Nouveau-Brunswick oblige.

      C’est sûr, le drame de London, eh bien c’est les faute aux lois 21, 101 et celle à venir, la loi 96. J'ai vécu dans cette région du sud-ouest de l'Ontario et le racisme est omniprésent, de la police aux citoyens. Il y a des instants qu'on pourrait se croire en Alabama. C’est sûr, le drame des pensionnats autochtones, c’est à cause du Québec, lui qui en comptait 10 sur 140 et que pour la moitié de ceux-ci, eh bien, on enseignait en anglais. Évidemment, dans cette même idée, pour eux, les artistes ne sont pas capables de vivre de ce qu’ils produisent et doivent être subventionnés. En poussant encore l’enveloppe plus loin, c’est à cause de la péréquation et pourtant le Québec est déficitaire dans cette équation puisque qu’il envoie plus d’argent qu’il en reçoit sans mentionner le dédoublement de la fonction publique. Pourtant, le revenu moyen au Québec est un des plus bas au Canada.

      Il faudra un jour que les Québécois comprennent que le ROC ne les acceptera jamais comme citoyen à part entière s’ils veulent garder leur langue et culture. En fait, dans l’hiérarchie des peuples au Canada, les Québécois se situent juste avant les nations autochtones. Nul besoin de mentionner qui trône au sommet et les nouveaux canadiens arrivent deuxième.

    • Pierre Robineault - Abonné 9 juin 2021 11 h 17

      Uniquement pour vous dire que je n'en pense pas moins.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 9 juin 2021 07 h 41

    Au sujet de la péréquation

    Jean Pierre Martel Le Devoir 15-12-2018
    https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/543659/le-federalisme-payant

  • Michel Lebel - Abonné 9 juin 2021 07 h 42

    Petits esprits!

    Que voulez-vous, il y a des petits esprits au Canada anglais comme au Québec. C'est ainsi, et il faut faire avec!

    M.L.

    • André Labelle - Abonné 9 juin 2021 08 h 16

      Que voila une façon grossière de noyer le poisson !

      «La petitesse nous rassure, car elle exige peut, mais il n'en est pas ainsi de la grandeur, qui exige beaucoup.» [André Pronovost]

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 juin 2021 10 h 00

      C'est pire encore que de la mesquinerie de la part de l'Alberta et de la ROC, monsieur Lebel.
      Le Québec bashing est devenu le sport favori de la ROC. C'est de la mauvaise foi et de l'aveuglement volontaire de la part de l'Alberta qui a préféré se débarrasser de ses fonds «l'Alberta Heritage Savings Trust» créés par Peter Lougheed en 1976, afin de mettre de côté les revenus de la vaste richesse en ressources de la province pour un « jour de pluie » (a rainy day)
      Il ne fait aucun doute que le Fonds du patrimoine aurait pu être un atout précieux pour les Albertains, s'il avait été bien géré.
      Lougheed estime que si le gouvernement avait continué à investir 30 % des revenus tirés des ressources, comme Lougheed le faisait, cela vaudrait aujourd'hui environ 100 milliards de dollars.
      Par contre, la Norwege a été plus prudente quand elle a créé le fonds norvégien en 1990 et n'a commencé à recevoir de l'argent qu'en 1996 - maintenant évalué à 100 milliards d'euros.
      Cet argent sera utilisé pour financer les pensions de retraite de ses citoyens/citoyennes.
      Il faut que l'Alberta assume les conséquences de ses décisions néolibérales au lieu de blâmer le Québec ou autres provinces pour ses décisions malsaines.

    • Bernard Plante - Abonné 9 juin 2021 12 h 43

      Plutôt que de vouloir faire avec les petits esprits, sortons-en au plus vite! Assez perdu de temps à vouloir faire fonctionner un pays qui nous rejette systématiquement.

    • Réal Bouchard - Abonné 9 juin 2021 15 h 06

      Comme on vous reconnaît-là monsieur, quant à moi, je dirais que le Québec bashing a davantage la bride sur le cou depuis que la menace d'indépendance s' est érodée. Ce n'est que le début. C't'ivident.

    • Christian Roy - Abonné 9 juin 2021 15 h 28

      Autre sujet de grief pour le ROC. C'est le CH qui représente cette année la Division nord (!) de la LNH. Tout ça à cause d'un entraîneur en chef québécois ! Y en a qui doivent manger leurs bas de hockey depuis lundi soir dernier.

      Ne reste plus à Ginette de venir interpréter l'hymne national exclusivement en français lors des prochains match au Centre Bell. Ce serait de bonne guerre, non ?

      Au Quebec Bashing, répondons avec un humour acidulé, nous, "Habs" d'une province où les innonbrables curés d'hier furent remplacés par une large portée d'humoristes.

      Restons Canadiens... de Montréal ! Montréal avec un "é" assorti d'un clin d'oeil.

    • Marc Therrien - Abonné 9 juin 2021 17 h 25

      Quand il s’agit de grandeur, M. Labelle, particulièrement quand elle est autoproclamée, le problème qui survient souvent est que « les supérieurs ne pardonnent jamais à leurs inférieurs de posséder les dehors de la grandeur » comme le pensait Honoré de Balzac.

      Marc Therrien

  • Guy Lafond - Inscrit 9 juin 2021 07 h 48

    Nous définir

    Mésintelligence: État de mauvaise entente entre deux ou plusieurs personne.
    Et aussi, semble-t-il, le sujet de l'article "Ça grince encore et toujours!".
    Madame Corneliler réussit à dépeindre en seulement quelques mots notre "culture" canadienne et notre fiscalité aussi. Celles-ci se caractériseraient encore par de la hargne qui règne dans ce pays pourtant si grand et pourtant avec une si faible densité de population.
    Va vraiment falloir qu'on en sorte un jour de ce marasme!
    Et je m'ennuie vraiment de la belle époque de Pearson, mis à part sa bourde contre le général de Gaulle en 1967.
    Et vous, francophones et anglophones de partout au Canada?

    • Normand Gilles - Abonné 9 juin 2021 09 h 28

      Confédération : union d'États qui s'associent tout en gardant leur souveraineté.

      Fédération : groupement, union de plusieurs États en un État fédéral.

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 9 juin 2021 07 h 53

    Pour en finir avec la péréquation....

    La péréquation fut mis en place pour ne pas que le Québec récupère son pouvoir de taxation direct cédé à Ottawa pour son effort de guerre. C'est pour récupérer ce pouvoir fiscal que les Duplessis, Lesage et Johnson ont mené une lutte contre Ottawa.

    On l'a oublié depuis l'importance de l'enjeu de la centralisation fiscale par Ottawa.

    Les impôts directs sont le poste de revenu le plus important pour Ottawa, ce qui lui a permis d’envahir les juridictions (pouvoirs législatifs) des provinces. Ces envahissements sont ainsi devenus pour Ottawa son poste de dépenses le plus important.


    REVENUS

    « De 1867 à 1913, la grande majorité des revenus du gouvernement fédéral provenait des droits de douane. Ensuite, lors de la Première guerre mondial, l’effort de guerre exigeait de nouveaux revenus, c’est ainsi que le Canada a introduit les impôts sur le revenu personnel et sur les entreprises et les taxes de vente. L’impôts sur le revenu personnel est devenu le poste de revenu le plus important, à lui seul 51% des revenus d’Ottawa cette année (2017). »


    DÉPENSES

    « Au cours du premier demi-siècle du Canada, le gouvernement fédéral a concentré ses dépenses dans les salaires, les biens et services, la défense nationale et les infrastructures de communication et de transport. Les deux guerres mondiales ont exigés des dépenses militaires massives. Après les deux guerres, il y a eu une montée en flèche des dépenses pour nourrir la croissance d'un État-providence global, qui comprend les transferts provinciaux pour les soins de santé. »


    RÉFÉRENCE - Tracking the federal government’s finances since Confederation (Globe and Mail, John Sopinski, 30 juin, 2017)

    Plutôt que de défendre la péréquation, il vaudrait mieux la céder pour le retoiur du pouvoir de taxation direct du Québec. D'autant plus que cette source de revenu sra révisés à la baisse :
    ( moteur de recherche ) : Des pertes prévues de 5,6 milliards pour le Québec

    • Normand Gilles - Abonné 9 juin 2021 09 h 23

      J’ajouterais que… C’est à cette époque, vers 1913 et après, que le Canada est devenu une fédération, sans l’affirmer ouvertement et sans changement constitutionnel. Officiellement, le Canada est toujours une confédération. Au sud, il y a eu une guerre civile sur le même sujet, entre les tenant de l’Union des États (les confédérés) et ceux qui proposaient plutôt les États-Unis (les fédéreés). Ici, cela s’est fait par un glissement.

    • Hermel Cyr - Abonné 9 juin 2021 10 h 27

      Vous avez raison de rappeler ces faits fondamentaux, qui sont incontournables pour saisir l’histoire des relations fédérales-provinciales au 20e siècle en regard de la fiscalité canadienne.

      J’ignore si ces faits, notamment les suites de la commission Rowell-Sirois, sont enseignés dans les cours d’histoire du Canada et du Québec. J’en doute fortement. Le sujet n’est pourtant pas difficile et il est essentiel à la compréhension des grands enjeux du Québec contemporain.

      Il serait intéressant par exemple de montrer les données comparant ce que le Québec retire en lieu de péréquation depuis 1957 et ce qu’il retirerait en lieu de taxes directes (depuis l'instauration des impôts directs par le fédéral) s’il disposait de toute l’assiette fiscale auquel la constitution de 1867 lui donnait droit.