La Parenté

Le mot fait vieux, désuet, et pour certains agaçant. La parenté implique évidemment la filiation et dans le Québec actuel, toutes générations confondues, on aime croire que les vertus de l'amitié sont en train d'enterrer les anciennes vertus familiales. D'ailleurs, les adjectifs pour qualifier la famille élargie ou restreinte sont rarement positifs. Comme si les liens amicaux seuls représentaient le ciment d'une société qu'on voudrait, jusqu'à l'obsession, à l'avant garde de ce que l'on croit être le progrès.

Sans doute, ces semaines de vacances dans la France d'en bas, pour parler comme le premier ministre actuel du pays Jean-Pierre Raffarin, m'obligent à comparer nos deux mentalités, donc nos deux façons d'envisager les rapports sociaux. La France en vacances, c'est la France de la famille nucléaire mais aussi celle de la parenté. Comme dans les films, les vacanciers se déplacent ou se retrouvent en tribus, à trois, voire quatre générations confondues. Les mamies et les papis accueillent leurs enfants, petits-enfants, cousins, oncles et tantes et tout le monde s'entasse dans des maisons confortables ou moches, dont la caractéristique principale est d'appartenir, par legs la plupart du temps, à un membre de la famille. On vit donc entre soi, dans des murs qui ont vu vivre les générations précédentes. Cela s'appelle la transmission du patrimoine, une valeur toujours importante dans ce que Georges W. Bush a qualifié de Vieille Europe. Cette tradition, n'est-ce pas le contraire de l'aliénation, entendu dans son sens le plus fort, à savoir d'être étranger à soi-même, puisque les lieux habités sont chargés des fantômes et des souvenirs du passé commun.

Quant à ceux qui se retrouvent dans de petits hôtels, ils se déplacent aussi avec les grands-parents, apparemment heureux de s'occuper des bébés, braillards ou pas, ou d'engueuler leurs enfants parents, ou vice versa. Souvent, ils reviennent depuis des décennies dans ce que l'on appelle si justement en France les pensions de famille. Même les Parisiens de gauche ou de droite, snobs, BCBG, revendicateurs d'affranchissement social, n'échappent pas à l'aimant parental. Ils se retrouvent autour des patriarches, s'émeuvent de leurs souvenirs d'enfance et transmettent à leurs enfants le même attachement. Ils écrivent plus tard, s'ils sont romanciers, que ces messes familiales estivales sont la clé de voûte de leur imagination littéraire.

Quoi qu'on en dise, l'individualisme, cette caractéristique d'une Amérique du Nord dans laquelle le Québec ne peut revendiquer aucune distinction, n'a pas atteint l'Europe avec la même brutalité. Sur ce continent, tout changement social profond est freiné par le poids des traditions et de l'histoire. En ce sens, il est difficile d'appliquer le tabula rasa du passé, apparemment si attirant pour nombre de Québécois. C'est avec insouciance, témérité, aveuglement que la génération des baby-boomers a fait sauter les verrous de la société dont elle avait hérité. Les baby-boomers ont agi à la manière des artificiers au moment de la mise à feu des illuminations qui éclairent le ciel pour l'éblouissement des spectateurs mais qui s'éteignent vite, laissant ces derniers sur leur faim. Ces mêmes baby-boomers, accrochés à leurs vingt ans «peace and love», stone et bougalou, pour parler comme Robert Charlebois, ont du mal à se comporter comme des gens de leur âge, c'est-à-dire des grands-parents. L'amour de leurs petits-enfants «quand ils en ont» se vit beaucoup à travers les photos des bébés de leur progéniture dans leur portefeuille, qu'ils montrent à gauche et à droite sur les terrains de golf de Floride ou d'ailleurs.

Quand voit-on chez nous dans la rue des adolescents avec leurs grands-parents comme cela est fréquent en France? Le «y'a rien là» des années 70 a été remplacé dans la bouche de la génération moins lyrique qu'euphorique par le «J'ai donné». Et disons-le, ce sont avant tout les grands-mères, ces cinquantenaires fringantes et toujours d'attaque qui parlent ainsi. Normal, on ne veut pas jouer la mémé ou la matante quand on est encore sur le mode séduction à la recherche des mâles introuvables.

L'éclatement de la famille, ce fut donc également la perte de la parenté, ce réseau de filiation qui construit aussi l'identité et évite de nous croire les mutants d'une génération spontanée. Le Canada français de jadis n'est plus «terre de nos aïeux» mais celle de nos amis. Or, le problème de l'amitié, c'est qu'elle n'est pas transmissible. Elle s'éteint avec ceux qui la vivent. Elle n'a de continuité que l'histoire d'une seule vie. Impossible d'en faire la base d'une institution sociale avec ce qui s'ensuit, à savoir une éthique et des lois. Impossible aussi de s'y référer en tant que lieu de mémoire collective, ni même de mémoire individuelle. En se privant de parenté, l'on perd aussi ses repaires essentiels qui sont ceux de l'hérédité. Ce n'est pas le diabète de nos amis qui explique le nôtre mais plutôt celui des membres de notre famille. La nature reprend ainsi ses droits en quelque sorte.

D'autre part, la famille recomposée est une panacée à la famille telle qu'on la connaît, puisqu'elle est le fruit de rupture et non de continuité. Avoir trop de parenté par une alliance circonstancielle, ne serait-ce pas comme ne pas en avoir? L'addition des grands-mères, des grands-pères, des demi-frères et des quarts de soeurs demeure une entreprise plus expérimentale que vivante. Le sentiment d'appartenance à une descendance ne peut pas être à la merci des modes de l'époque.

denbombardier@earthlink.net
1 commentaire
  • Jean-Pierre morin - Inscrit 7 août 2004 13 h 55

    parenté: donnée intemporelle

    j'aime bien votre article. C'est vrai que les amis meurent tandis que l'hérédité, la tradition fait perdurer ce que l'on est.