Démocraties en péril

Passons sur les « démocratures » (Russie, Turquie) où le rituel du vote existe toujours, même si les conditions générales qui l’accompagnent ont vidé l’exercice de son sens. Candidatures bloquées, opposants coffrés, médias monopolisés par la propagande… même si quelques voix indépendantes surnagent encore, à l’écrit, sur Internet, à la radio (Ekho Moskvy).

Saluons au passage les pays qui, même dans des conditions difficiles (pandémie, crise économique), malgré la corruption et la démagogie qui bien sûr cohabitent avec la démocratie, maintiennent des rendez-vous électoraux.

Des élections qui ont encore du sens, au résultat inconnu d’avance, où l’on entend diverses parties s’exprimer, où les citoyens sont au rendez-vous. On pense ici au Pérou (présidentielle et législatives) et au Mexique (élections de mi-mandat), qui votaient justement hier.

Mais voici trois pays qui depuis longtemps — indépendamment de leurs politiques contestables ou d’injustices criantes — passaient, à l’interne, au niveau des procédures, pour des démocraties stabilisées. C’est-à-dire avec de véritables élections, l’alternance au pouvoir, une société civile, une justice, des médias indépendants.

Aujourd’hui, ces pays vacillent devant de fondamentales remises en cause du système par des autocrates habiles, soutenus par d’importantes minorités agissantes, qui ont commencé à subvertir les grands équilibres.

Ce sont les États-Unis, le Brésil et Israël. Liste partielle, non exhaustive, mais instructive par les points communs qui les unissent — au-delà même des sympathies mutuelles ouvertement exprimées, ces dernières années, entre Trump, Bolsonaro et Nétanyahou.

La subversion commence avec des autocrates dotés d’un fort noyau d’inconditionnels (entre 25 % et 45 %), remettant radicalement en cause la validité du système s’il ne leur apporte pas la victoire. Elle développe un discours messianique et catastrophiste, qui refuse toute légitimité à des adversaires transformés en « traîtres » ou en « ennemis à abattre ».

Aux États-Unis, on a pu croire que le « moment » Donald Trump était une régression passagère, que la culmination chaotique du 6 janvier allait être suivie d’une saine « correction » démocratique.

Au contraire, l’élection de novembre 2020 puis l’inter-règne de dix semaines, durant lequel il y eut une véritable tentative de subversion des urnes, apparaissent aujourd’hui comme une répétition générale — encore teintée d’amateurisme et d’improvisation — annonciatrice d’une « rebelote »… autrement plus sérieuse et outillée en 2024.

Dans la trentaine d’États que contrôlent les républicains, représentant un tiers ou deux cinquièmes de la population, on va maintenant, à coups de redécoupages électoraux, de nominations ou d’élections de gouverneurs, de juges, de shérifs, étendre au maximum les avantages et les distorsions dont profitent déjà les républicains, et les recours en cas de résultats serrés… de façon à « casser les digues » qui, après avoir résisté en 2020, pourraient sauter en 2024. En tout cas, tel est le plan, clair… et plausible.

En Israël, État incapable de produire une majorité parlementaire après quatre élections en deux ans — grave signe de déclin démocratique —, on annonce le renversement du premier ministre Nétanyahou par une coalition baroque incluant quatre députés arabes.

Le premier ministre crie à la trahison, dénonce les tribunaux, promet de s’accrocher. Tout cela sur fond d’invectives racistes, de menaces de mort contre des députés et d’une polarisation sans précédent depuis les jours qui avaient précédé l’assassinat du premier ministre Yitzhak Rabin en novembre 1995 par un juif extrémiste de droite.

Un ancien chef du Shin Bet (sécurité intérieure) a déclaré hier à la radio que l’atmosphère actuelle lui rappelle celle de 1995 : « N’attendons pas que le sang coule avant d’agir. »

Concluons par le Brésil, pays de la catastrophe covidienne et de l’incurie au pouvoir, avec quelques perles du président Jair Bolsonaro réunies récemment par le quotidien (de droite) O Estado de S. Paulo :

« Ce sont les forces armées qui décident si un pays doit vivre en démocratie ou en dictature. » « Notre système de votation électronique est pourri. » « C’est Dieu qui décide si je dois ou non rester au pouvoir. » « Nous, militaires, sommes l’ultime obstacle qui peut bloquer le socialisme. »

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. 

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13 commentaires
  • Julien Thériault - Abonné 7 juin 2021 07 h 32

    Pas de quoi se péter les bretelles

    N'oublions pas que nous vivons dans un système où, avec 37% du vote populaire, on peut former un gouvernement majoritaire. Nous avons beau nous gargariser du mot « démocratie », nous aussi nous avons réussi à instaurer une mécanique qui contourne la volonté du peuple (« demos »). Et n'oublions pas la suppression des élections scolaires et des référendums dans de nombreuses municipalités. Et toutes ces lois qui donnent au pouvoir exécutif un pouvoir de réglementation parfois outrancier. Et l'application complaisante de ces règlements. Tout est en place pour tasser ce peuple sur lequel le pouvoir est sensé reposer.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 7 juin 2021 08 h 08

    Ici

    Je doute qu'ici nous soyons en véritable démocratie.

    • Richard Lupien - Abonné 7 juin 2021 08 h 32

      Aucun doute à y avoir
      La nuit des longs couteaux, l'emprisonnement de cinq cents hommes et femmes en 73, infiltration du Parti québécois, le traitement réservé aux autochtones sont des faits historiques. C'est sur cela et sur quoi d'autre encore que le Canada s'est forgé une réputation. Du haut de leur tribune, à décoder le discours de ces bonimenteurs nous entendons et comprenons: " Vous pouvez bien ergoter bon peuple ".

    • Nadia Alexan - Abonnée 7 juin 2021 11 h 40

      Si nos élections pouvaient changer quoi que ce soit, elles auraient été interdites depuis longtemps.
      Notre démocratie est par les riches et pour les riches. La cupidité est devenue la nouvelle Saint Graal auquel nous aspirons.
      Autrement, comment un PDG d'Air Canada, ou autre entreprise, peut-il justifier son salaire de 8 millions de dollars par année, pendant que nos CHSLD manquent de préposés, nos familles de logement abordable, nos écoles d'air pur, nos malades mentales de psychologues et nos hôpitaux d'infirmières?

    • Jana Havrankova - Abonnée 7 juin 2021 11 h 47

      Vos doutes sont fondés, bien sûr, Monsieur Jarre.

      En raison de notre système de scrutin uninominal à un tour, en 2019, avec 33 % des votes, le Parti libéral du Canada (PLC) a obtenu 47 % des sièges au Parlement. Autrement dit, les deux tiers des électeurs ont voté contre le PLC, qui, se considérant comme majoritaire, peut faire pas mal ce qu’il veut...

      Et ce n’est qu’un exemple du déni d’une véritable démocratie.

  • Pierre Trépanier - Abonné 7 juin 2021 08 h 10

    Les médias démocrates

    L'auteur régurgite, sans recul critique, les thèses démocrates véhiculées par les grands journaux et les chaînes câblées des États-Unis. Il oublie opportunément la mesure la plus importante proposée en vue de rétablir la confiance dans le processus électoral : la carte d’identité. On n’a pas prouvé le vol des dernières élections présidentielles et sénatoriales, mais on a démontré des dysfonctionnements patents. Les analystes défenseurs de la démocratie devraient s’interroger sur les raisons de la perte de crédibilité des régimes démocratiques. Quant au Mexique, pourri jusqu’à l’os par les mafias de la drogue également enrichies dans le racket des passeurs de migrants, c’est une démocratie malade, davantage aux portes de la subversion antidémocratique que les États-Unis ou Israël

  • Pierre Trépanier - Abonné 7 juin 2021 10 h 25

    Complétons l'analyse

    La mesure la plus importante proposée par les républicains en vue de rétablir la confiance dans le processus électoral est la carte d’identité. On n’a pas prouvé le vol des dernières élections présidentielles, sénatoriales et à la Chambre des représentants, mais on a démontré des dysfonctionnements patents. Les analystes défenseurs de la démocratie devraient s’interroger sur les raisons profondes de la perte de crédibilité des régimes démocratiques. Quant à la politique mexicaine, gangrenée jusqu’à l’os et à tous les niveaux par les mafias de la drogue, également enrichies dans le trafic des passeurs de migrants, il est difficile de ne pas voir que c'est une démocratie malade, davantage aux portes de la subversion antidémocratique que les États-Unis ou Israël. Les jugements de fait tranchés sont bien commodes, mais assez souvent peu en accord avec les contingences du réel.

  • Michel Lebel - Abonné 7 juin 2021 10 h 28

    Toujours fragiles

    Depuis toujours, les démocraties sont fragiles, disponibles à l'usurpation. La démocratie et la liberté ne sont pas innées, mais toujours à conquérir. Ainsi va l'humanité; elle progresse bien lentement et non en lignes droites.

    M.L.