L’invisible

En Italie, un artiste bien établi, Salvatore Garau, vient de vendre aux enchères une sculpture invisible. L’œuvre existe, mais dans sa tête seulement. Vous êtes priés, pour la voir, de regarder dans la vôtre.

Un indice pour vous aider à vous la représenter ? Elle est pleine d’énergie, dit-il. Regardez : il l’a posée ici, dans ce coin de votre esprit. Regardez-la bien. Vous ne voyez rien ? Donc vous voyez tout.

Du vide dont notre époque déborde à force d’en faire le plein, voici une représentation parfaite. L’artiste affirme d’ailleurs que son œuvre constitue une « parfaite métaphore de l’époque que nous vivons ».

Salvatore Garau a exposé, au cœur de Milan, une autre œuvre de la même fournée. Il a posé son idée sur la place de la Scala, c’est-à-dire à deux pas du célèbre opéra, ce lieu qui, au XIXe siècle, concentre sur une seule scène toutes les ambitions qu’aura après lui le cinéma. Cette œuvre de Garau s’intitule Bouddha en contemplation. Celui qui la contemple doit, dans ce cas aussi, la faire jaillir de son imagination… Il n’y a rien là non plus qui puisse être vu, sinon du vide absolu. Explication de l’artiste : « Après tout, ne donnons-nous pas une forme à un Dieu que nous n’avons jamais vu ? »

On songe aux Habits neufs de l’empereur. Dans ce conte classique d’Andersen, un roi nigaud, toujours en quête de se rassurer quant à sa grandeur, se laisse persuader par de fieffés filous qu’ils sont à même de lui tisser des vêtements qui ne sont visibles qu’aux gens de qualité.

Mais comment prétendre ne pas voir les œuvres de Garau dans un monde où l’art constitue, pour une partie du monde fortuné qui en fait ses choux gras, l’expérience suprême du nihilisme que leur permet leur trop-plein d’argent ?

L’œuvre imaginaire de Salvatore Garau vendue aux enchères fut lancée sur le marché au prix plancher de 9000 $. Le néant en question a été adjugé pour la
coquette somme de 22 000 $.

Pour du vide érigé en pensée, c’est tout de même beaucoup moins cher, en tout cas, que ce projet creux de tunnel à 10 milliards de dollars défendu par la CAQ. Cependant, qu’est-ce que cela veut dire aujourd’hui, l’argent ?

Dans Raisins amers, un documentaire consacré à Rudy Kurniawan, un des grands faussaires du monde des collectionneurs de vin, le réalisateur Jerry Rothwell montre des multimillionnaires désœuvrés capables de se déboutonner et d’acheter en une soirée des bouteilles de très grands prix. Ils les boivent ensuite, comme de la petite bière, pour tenter de chasser l’ennui dont à l’évidence s’est imprégnée leur vie.

Ces gens ont acheté presque à l’aveugle, au fil des années, des milliers de bouteilles contrefaites, partant du seul principe que ce qui est bon ne peut qu’être cher. Très cher. S’ils ont fini par se rendre compte qu’ils s’étaient fait jouer, ce n’est pas à cause de la finesse de leurs palais ou de leurs raisonnements, mais bien à cause d’étiquettes contrefaites. Autrement, ils étaient bêtement satisfaits de consommer ce qu’il y a de plus dispendieux pour sécréter en eux le sentiment qu’ils en étaient heureux.

Dans ce milieu de multimillionnaires, l’argent ainsi claqué, dans la satisfaction de se retrouver à le pisser, est nommé de la « fuck you money ». Il s’agit d’un immense pied de nez décomplexé fait à l’humanité.

Il y a bien sûr toutes sortes de façons de s’envoyer en l’air avec l’argent accumulé sur le dos des autres.

Prenez les patrons d’Air Canada. Au nom de la crise sanitaire, ils commencent par réclamer 5,9 milliards de dollars de fonds publics. Ils les obtiennent. Et les voilà qui vont becqueter dans cette assiette au beurre, s’offrant des bonifications sous forme de « primes de motivation ». Rien que 10 millions.

Partout, l’Internationale des patrons nous fait payer à grand prix la médiocrité de leur conception de la société. Ne faudrait-il pas voir à percer ces ballons pour les dégonfler ?

À l’heure où, à son corps défendant, le ministre du Chiffre, Pierre Fitzgibbon, se trouve forcé de se retirer du cénacle du pouvoir, François Legault l’a répété : pour qu’il y ait moins de pauvres, il nous faut plus de gens riches au gouvernement. Des entrepreneurs, des gestionnaires, des hommes d’affaires.

L’humanité est variée, mais M. Legault propose que le Parlement ne le soit pas. Rien de bien nouveau, remarquez. À bien y regarder, le gouvernement ressemble déjà à une réunion de membres de la chambre de commerce. La diversité des appartenances sociales s’y trouve on ne peut moins représentée.

Vous connaissez la chanson : chacun est libre de choisir sa destinée, pour peu qu’il en ait le courage, la volonté. Ce refrain, digne d’un film de Walt Disney, le premier ministre Legault le chante à tue-tête, comme d’autres.

L’école, il est vrai, est devenue plus accessible. De lourdes divisions se perpétuent néanmoins. Les établissements privés demeurent des chasses gardées pour privilégiés. Aussi suis-je toujours un peu estomaqué de voir chaque année des enseignants plaider, au temps de la correction des examens, que le niveau de leurs étudiants baisse, qu’ils font plus de fautes d’orthographe, qu’ils ne connaissent pas Racine ou Miron. Tout cela sans jamais trop considérer d’où viennent ces grands enfants dont ils ont la charge, sans questionner le milieu dans lequel cette société les a au préalable plongés, jusqu’à parfois les noyer. La perpétuation du monde tel qu’il est se fait selon les modalités d’une ségrégation sociale dont on détourne volontiers le regard.

Il n’y a pas de places pour les pauvres chez les riches. L’existence de ceux-ci suppose précisément le maintien à l’écart de ceux-là.

La distribution inégalitaire des chances et des possibles demeure une réalité. Et cette réalité coïncide avec une vérité : ce sont les moins fortunés qui continuent de financer toutes les pirouettes indécentes de la « fuck you money ».

À voir en vidéo

28 commentaires
  • Guy Archambault - Abonné 7 juin 2021 01 h 24

    Quelle belle démonstration

    Démonstration limpide à mon avis. Je ne suis pas cependat un spécialiste de la logique cartésienne.. J'imagine que cette démonstrationm plaira à tous les neurotypiques. L'Asperger en moi reste cependant un peu sceptique.

    Pourquoi ? Crtaines études tendent à démontrer qu'à approche pédagogique égale et compétence didactique égale, les garçons issus des classes économiques défavorisées réussiront de façon significative moins bien que les garçons issus des classes écomnomiques favorisées.

    Ce qui serait vrai si personne dans ces écoles n'est en mesure d'identifier d'avance l'origine sicio-économique des ces garçons. Dans ce dernier cas, c'est le principe de l'auto-réalisation prophétique qui joue, les professeurs ayant subtilement tendance à mieux coter les travaux et examens normatifs des garçpns issus des classes économiquement favorisés.

    Ceci confirmerait votre démonstration, puisque les professeurs atttibueraient aux élèves issus des milieux économiquement favorisés un mérite qu'ils n'ont pas. L'invisible devenu visible. De la belle créativité psycho-sociale dont seuls les neuto-typiques sont capable, souvent sur une grande échelle.

    Guy Archambault abonné

    • Nadia Alexan - Abonnée 7 juin 2021 09 h 29

      Effectivement. La chronique de monsieur Nadeau, ce matin, est un chef-d'œuvre qui devrait se trouver sur tous les bureaux de nos élus et de nos entrepreneurs.
      Il exprime brillamment le vide de notre siècle et l'insouciance de nos élus aux inégalités des chances au seine de notre société.
      On a oublié que l'argent ne fait pas le bonheur, mais on insiste toujours de mesurer le succès avec l'accumulation de la richesse. On oublie que la réussite ne se mesure pas en terme pécuniaire.

    • Nadia Alexan - Abonnée 7 juin 2021 12 h 53

      Effectivement. La chronique de monsieur Nadeau, ce matin, est un chef-d'œuvre qui devrait se trouver sur tous les bureaux de nos élus et de nos entrepreneurs. Il exprime brillamment le vide de notre siècle et l'insouciance de nos élus aux inégalités des chances au seine de notre société.
      On a oublié que l'argent ne fait pas le bonheur, mais on insiste toujours de mesurer le succès avec l'accumulation de la richesse. On oublie que la réussite ne se mesure pas en terme pécuniaire.

  • Guy Lafond - Inscrit 7 juin 2021 06 h 48

    C'est la vie!

    Excellente réflexion sur la condition humaine. Merci Monsieur Nadeau!

    Et en ce qui me concerne, j'ai toujours préféré rester poli avec la vie. @;-)

    Le débat est lancé.

  • Clermont Domingue - Abonné 7 juin 2021 06 h 59

    Distribution...

    J'ai sonvent écrit que nous avons un problème de distribution. Les robots produisent et les humains consomment, Et on veut plus de robots!

    La réalité, c'est que l'argent est produit par l'imagination comme l'oeuvre immatérielle de Salvatore Garau.Vous vous imaginez propriétaire d'un chalet à la montagne, vous passez à la bangue et cette dernière vous crée un crédit de $200 000. Une start up lance une émission de dix millions d'actions en bourse à $12. Vous imaginez l'action à $100.Vous en achetez dix mille.Des centaines d'investisseurs pensent comme vous. Un mois plus tard, l'action vaut $135. Justin veut que les Canadiens passent à travers la pandémie. Il téléphone à Poloz. Ce dernier lui crée un crédit de mille milliards de dollars au taux de .25% (un quart de un pour cent)

    Il y a du mystérieux dans l'argent et le mystérieux mystifie les gens. Heureusement, les Ministres des Finances du G 7 essaient d'améliorer la distribution pour que nous puissions consommer les produits des robots.

  • Françoise Labelle - Abonnée 7 juin 2021 07 h 27

    L’essentiel est invisible pour les yeux

    On ne voit bien qu’avec le cœur. Vivement le «Fuck you, money!» des hippies.

    Quant aux habits du roi nigaud, visibles par les seuls gens de qualité, on songe aux disciples du Q manipulés par un ado nihiliste inspiré par Luther Blissett, un quatuor d'extrême-gauche de Bologne, qui a publié le roman Q dans les années 90. Comme le souligne Thomas Lemahieu dans L'Humanité du 14 août 2018, ce roman illustre bien la «Puissance de la fiction. Si un roman crée un tel tsunami, la littérature compte encore».
    Ah! Gli italiani e la commedia dell'arte per bambini!

    Le Q américain n'est donc qu'une vulgaire copie! Dans ce monde de faussaires, la chasse aux pigeons parvenus qui ont du pognon est ouverte. Et ceux qui n'en ont pas ne sont pas de reste : ils peuvent voir les habits invisibles du Grand Nigaud; c’est gratos. C'est la démocratie, ou ce qu'il en reste.

    Si ça intéresse quelqu'un, j'ai plusieurs ébauches de la statue de Garau garées dans un coin de mon salon, achetées par un saint suère, à Turin.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 7 juin 2021 07 h 59

    Révolution ou pas, les classes sociales extrêmes ne se mêleront jamais!

    Oui monsieur Nadeau c'est ça la vie sur Terre, les uns sont riches et font de l'argent sur le dos des pauvres! Certes il y a parmi eux des personnes qui ont aussi la main sur le coeur pour aider les plus faibles, mais au Québec comme dans le Dominion elles sont rares!
    Beaucoup ne sont pas devenues riches comme par miracle et le règne des Desmarais en est un exemple! N'oublions pas que faire fortune exige de cotoyer les élus politiques du bon bord, sinon ils attendront pour un retour d'ascenceur!
    Soutenir que la société québécoise devrait être plus riche, monsieur Legault nous prouve qu'il ne connaît pas grand chose des ancêtres canadiens- français! À part les signes de comptabilité et le passe-passe traditionnel avec les lobbyistes, il sait à peine ce que ça prend pour vivre! Couillard, Legault, du médecin au comptable, les deux ont la belle vie! Cependant, je m'étonne encore des sondages que l'on nous dit concernant la pandémie pour la CAQ! Si haut que les élu(e)s caquistes vous regardent de haut dans leur bulle! Comment les citoyens québécois peuvent-ils ADULER UN GOUVERNEMENT qui ne veut que des riches parmi ses immigrants?
    Tout est pollué de cette outrecuidance dont la majorité des citoyens n'a que faire! La richesse ne se transmet par les gènes! Ploutos divinité de la richesse est devenue aveugle, tout comme le sont ceux et celles qui voient dans leurs enfants à l'École privée de futurs génies prêts à prendre la relève du CPQ par exemple! Misère, nous sommes mal servis!