L’édition du samedi

Quand j’étais jeune reporter pour un quotidien à Chicago, j’avais découvert que l’édition du samedi pouvait servir de « cachette » pour des articles risquant d’attirer l’attention critique, voire la colère, des grands chefs de la rédaction. Les poids lourds étant occupés avec l’épaisse édition du dimanche à grand tirage, mieux valait proposer un reportage dissident en fin d’après-midi le vendredi pour éviter des objections liées à la ligne éditoriale ou à la mode du jour.

Et voilà que je suis tombé sur un trésor presque enfoui dans le New York Times, dans l’édition du samedi 15 mai, traitant de la longue stagnation des salaires pour les moins diplômés, ceux qui n’ont pas pris part à la richesse croissante de la classe techno-financière qui domine la société américaine. Là, au bas de la une de la section « Business », se trouvait le titre interrogatif « Écart des salaires : est-ce la faute de Washington ? ». Contrairement à la thèse dominante (souvent promue par le Times) selon laquelle l’automatisation du travail a inexorablement mené à l’abîme grandissant entre salariés de la petite tranche du haut et ceux de l’énorme tranche du bas, le Times demandait si les auteurs d’une nouvelle étude économique avaient raison d’avancer que cette fracture était le résultat de « décisions politiques intentionnelles ». Et comment !

L’étude parvient de l’Economic Policy Institute (EPI), centre de recherche de la gauche modérée, et elle mérite d’être lue dans son intégralité. En fait, les auteurs de ce texte, Lawrence Mishel et Josh Bivens, démontrent plus de franchise que le journaliste du Times ne leur en accorde : « Nous faisons référence, dans cette analyse, à la suppression des salaires plutôt qu’à la stagnation des salaires parce que c’était un résultat activement recherché — manigancé par des responsables politiques qui ont invité les propriétaires de capital et les gérants d’affaires à s’attaquer aux leviers et au pouvoir de négociation des ouvriers moyens et leur ont permis de le faire, avec le résultat inévitable que ceux qui sont au sommet accaparent une plus grande part de revenu. » De 1979 à 2017, selon les chercheurs, le dédommagement des ouvriers médians a traîné derrière l’augmentation de la productivité nationale de 43 %.

Donc, au cours des 38 ans analysés, les 90 % du bas de l’échelle ont souffert d’une hausse « anémique » des salaires au profit des 10 % du haut, « pour la plupart les professionnels les plus diplômés et les cadres d’entreprises ».

Comment ont-ils assouvi leur ambition, ces politiciens ingénieux, soutenus par des centaines d’économistes universitaires ? Il y avait plusieurs moyens : l’austérité excessive pour créer plus de chômeurs et prétendument restreindre l’inflation ; la mondialisation des grandes entreprises et du marché de travail pour opposer les ouvriers américains à la main-d’œuvre étrangère et bon marché ; une lutte impitoyable contre les syndicats ; la diminution d’un salaire minimum érodé par l’inflation et l’affaiblissement de la réglementation, parmi d’autres, sur les heures supplémentaires ; les contrats de travail plus nombreux et restrictifs ; la déréglementation de l’industrie, la hausse des fusions et la délocalisation de la production, qui ont mené à une extraordinaire concentration de pouvoirs dans les achats et dans les négociations d’embauche.

Parfois, l’analyse de l’EPI se montre superficielle — par exemple quant aux effets du libre-échange sur le marché du travail. Toutefois, on prend note des accords « d’échange », comme l’ALENA, qui ont nui non seulement aux ouvriers de la « ceinture de rouille » dans le Midwest, mais aussi aux travailleurs dans des métiers non touchés directement par les délocalisations d’emplois ou les importations venant du Mexique ou de la Chine : « Alors que les paysagistes ne sont peut-être pas affectés par les importations, leurs salaires souffrent de la concurrence avec ceux des ouvriers du vêtement (et de l’automobile et de l’acier) qui ont été déplacés par les importations. » Ajoutons les 8 millions de sans-papiers, qui en grande majorité travaillent en dessous des salaires garantis par la loi dans les 50 États, et on comprend à quel point l’artisan du coin, lui aussi, est désavantagé par un marché de plus en plus international.

Ce qui manque dans cette étude percutante est le « pourquoi ». Mishel et Bivens, économistes de profession, ne sont pas forcément obligés d’expliquer comment le néolibéralisme, depuis les années soixante-dix, a atteint, comme ils le constatent plutôt naïvement, une telle « proéminence, même dans le Parti démocrate ». En tout cas, la réponse correcte est que ceux qui sont surnommés les « nouveaux démocrates », le cynique Bill Clinton en tête, voulaient pêcher dans les eaux républicaines et amasser plus d’argent de Wall Street et des grandes entreprises — bénéficiaires d’un recul du New Deal gauchiste de Franklin D. Roosevelt — afin de financer leurs campagnes électorales. Qu’ils soient appuyés par un consensus néolibéral dans les universités et les grands médias n’est pas passé inaperçu aux yeux de la direction du parti traditionnellement « travailliste ».

Il est évident que les politiciens des deux partis ont intentionnellement fait la guerre à la classe ouvrière et à la classe moyenne pendant près de quatre décennies. Ce qui ne l’est pas, c’est la motivation du Times, tribun quasi officiel du Parti démocrate, de le remarquer en douce après que la guerre a plus ou moins été gagnée. La rédaction l’a-t-elle fait exprès ? Ou s’agissait-il de la ruse d’un journaliste malin qui a profité de l’inattention de ses chefs un beau vendredi soir ?

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

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9 commentaires
  • Françoise Labelle - Abonnée 7 juin 2021 08 h 17

    Les politiciens ne dirigent pas les GAFAM; c'est l'inverse

    Sophisme de confusion cause et effet (post hoc ergo propter hoc).
    En 2014, la très sainte Apple a été prise en faute dans un pacte pour éviter le débauchage du personnel entre majors de la techno.
    «Un juge fédéral a approuvé une entente de réparation de $415 million mettant fin à la saga judiciaire sur les présomptions que Apple, Google et d'autres cies de Silicon Valley ont conspiré (illégalement!) pour empêcher que leurs salariés soient embauchés à meilleur salaire par des concurrents. » Cf. «Judge approves settlement in Apple, Google wage case» LA Times, 3 septembre 2015.

    Une autre Jobs de bras de la part des compagnies qui paient pour élire les politiciens grâce aux lobbys. Comme l'évasion fiscale tout azimut. Votre système politique est une grosse pomme corrompue de l'intérieur.

    «Aujourd'hui, 90 pourcent des juges locaux («state») doivent être élus, et les élections sont de plus en plus coûteuses.» Comment peuvent-ils poursuivre les riches et les compagnies donatrices?!
    «Elected vs. Appointed?» Harvard Law, 2012

  • André Joyal - Inscrit 7 juin 2021 09 h 32

    En finir avec le néo-libéralisme

    Je suis étonné qu'à 9 ; 20 cette chronique ne fait pas partie des articles les plus lus, car tout es là!
    Je vais le citer dans 15 jours lors d'un colloque a distance venant du Maroc alors que je parlerai de la gouvernance post-pandémie.

    Oui, je m'interrogerai sur les leçons apprises lors de la pandémie. Fera-t-on disparaître les traits les plus grossiers du néo-libéralisme? Je penserai à la CAQ et son budget du début de mars 2020 qui fut immédiatement oublié par la nécessité du confinement. Un budget d'inspiration néo-démocrate que n'aurait pas renié le PQ à son meilleur.

    Il faut le crier sur tous les toits : la crise de 2008, les très grandes inégalités de revenus, la dégradation de l'environnement sont dus au duo Thatcher-Reagan inspiré par le grand gourou de l'école de Chicago, Milton Friedman. Or, qui parle de Milton Friedman depuis 20 ans? alors que son adversaire idéologique John Maynard Keynes reprend du gallon tout comme l'économiste hongrois, moins connu du public cultivé, Karl Polanyi. On peut donc espérer.

    Quand je pense que des gens ont payé des centaines de $ pour aller entendre Clinton au Palais des Congrès, iIdem pour sa femme et Obama. Quel est leur bilan? Misère de misère.

    • Nadia Alexan - Abonnée 7 juin 2021 19 h 34

      J'aime beaucoup votre commentaire d'aujourd'hui, mosnieur Joyal. Bravo!
      Je suis en train de lire le livre de la célèbre économiste. Mariana Mazzucato: «The Entrepreneurial State: Debunking Public vs. Private Sector Myth», où elle explique que contrairement à la sagesse folklorique, les produits les plus populaires au monde, de l'iPhone à la recherche Google, n'ont pas été financés par des entreprises privées, mais par les contribuables.
      Par contre, ce sont les actionnaires et les PDG qui profitent de cette recherche sans rien redonner à l’État qui les a enrichis! Quelle honte.

  • Marc Bourdeau - Abonné 7 juin 2021 10 h 18

    Étonnant «complot» tenu sous silence

    Je m'étonne que ce compte rendu d'un article capital par cet essayiste avisé qu'est MacArthur, n'ait suscité aucun commentaire! Deux jours après sa publication.

    Rien que cette affaire du salaire minimum stagnant depuis plus de 10 ans dans bien des États, parmi tant d'autres injustices sociales et rétrogrades, mériterait un historique plus complet qu'on trouve peut-être dans l'article d'origine.

    Comment transposer à la situation québécoise? Car nous sommes supposément une société sociale-démocrate. Même avec le gouvernement Legault qui penche plutôt du côté grand capital. Surfant sur la vague pandémique... Étonnant en effet qu'on n'ait pas plus de commentaires.

    • Marc Bourdeau - Abonné 7 juin 2021 10 h 33

      Voici le lien pour l'article de Mishels & Bivons que rapporte MacArthur:
      https://www.epi.org/unequalpower/publications/wage-suppression-inequality/

      Tout cela me fait penser aux faits rapportés par Elizabeth Warren sur la stagnation du '80%' inférieurs depuis les années 80, propos qu'elle a défendus dans un livre récent et lors de la campagne à la candidature démocrate aux élections de 2020.

      https://en.wikipedia.org/wiki/Elizabeth_Warren

    • Nadia Alexan - Abonnée 7 juin 2021 13 h 22

      Les tenants de l'idéologie néolibérale ne veulent pas attribuer la stagnation des salaires à leur politique égoïste. Ils veulent nous faire croire que le problème provient simplement de la technologie d'un marché mondial qui a remplacé les travailleurs par des robots. Tous les mensonges sont utilisés à bon escient pour camoufler la vérité qui dérange.
      Merci, monsieur MacArthur, de nous dévoiler la face cachée de la médaille néolibérale.

  • Christian Roy - Abonné 7 juin 2021 11 h 42

    Thésaurisation systémique

    "Donc, au cours des 38 ans analysés, les 90 % du bas de l’échelle ont souffert d’une hausse « anémique » des salaires au profit des 10 % du haut, « pour la plupart les professionnels les plus diplômés et les cadres d’entreprises »." - John R. MacArthur

    N'y-a-t'il pas un aspect moral dont il faut tenir compte dans toute cette histoire ?

    Les "riches" selon le Nouveau Testament sont livrés à la tentation de la suffisance, à l'oubli de leur contingence et à l'ignorance (sinon au mépris) du "pauvre", du démuni, de celui au bas de l'échelle.

    Non pas que le NT condamne la richesse mais qu'il en dénonce avec vigueur les dangers. Il est paradoxal que les Américains se gargarisent de leur foi en Dieu, jusque sur leurs billets de banque. L'appât immodéré du gain couplé à l'aveuglement volontaire de ceux qui sont privilégiés l'emportent aisément.

  • William Markham - Abonné 7 juin 2021 11 h 45

    Les complotistes de la gauche ne sont guere meilleurs que ceux de l'extrème droite

    Vraiment c'est du n'importe quoi de ce complotiste ridicule. Oui, la politique dite néolibérale s'est révélée en partie eronnée, mais il n'y a pas eu un complot immense entre le partis politiques, la Chine, le Méxique et la presse américaine afin d'opprimer les ouvriers américains. Affirmer qu'il y en ait un tel complot ne fait que renforcer le manque de confiance ambiant qui hélàs règne à l'heure actuelle un peu partout aux pays occidentaux, surtout aux É-U. Tout cela sape d'une manière néfaste nos institutions et systèmes democratiques, déjà bien affaiblis par les complotistes de l'extrème droite. Arrêtez-déjà avec ces complotismes néfastes, s'il vous plaît!