Le joyau terni

Pendant des années, le réseau des services de garde subventionnés, dont les centres de la petite enfance (CPE) constituent le fleuron, a été un objet de fierté au Québec. Aussi bien dans le reste du Canada qu’ailleurs dans le monde, il a été présenté comme un modèle. À tel point que Justin Trudeau voudrait l’étendre à l’ensemble du pays.

Alors que certains y avaient vu au départ une intrusion indésirable de l’État dans la vie des familles, ses avantages sont vite apparus. Depuis l’instauration de l’assurance maladie, rien n’avait amélioré de façon aussi tangible la vie quotidienne des Québécois, surtout des Québécoises, sans parler des effets positifs sur l’économie.

Les libéraux, pour qui toute initiative du PQ était nécessairement suspecte, n’ont pas osé revenir sur une avancée aussi populaire, mais ils ont prodigué au réseau des soins aussi attentionnés qu’à la langue française.

En arrivant au pouvoir en 2003, ils se sont empressés d’augmenter les tarifs et de couper les budgets. Le vérificateur général a vivement reproché au gouvernement Charest d’avoir ignoré les recommandations des fonctionnaires dans le choix des projets de CPE. Le ministre de la Famille, Tony Tomassi, a même trouvé le moyen d’accorder des permis à des amis qui exploitaient un abattoir.

Ailleurs au pays, les parents qui doivent payer une fortune pour faire garder leurs enfants salivent en voyant les tarifs en vigueur dans la Belle Province, mais leurs gouvernements, aux prises avec des déficits inquiétants, pourraient y penser à deux fois avant d’adopter le modèle québécois, malgré l’aide d’Ottawa.

Le joyau a perdu passablement de son éclat au fil des ans. Les milliards qui ont été investis n’ont jamais suffi à répondre à la demande. Le réseau ressemble à un trou sans fond et la recherche d’une place a tourné au cauchemar.


 
 

Après sa victoire à l’élection partielle de 2017 dans Louis-Hébert, l’actuelle vice-première ministre, Geneviève Guilbault, nommée porte-parole en matière de Famille, avait déclaré que la CAQ avait une nette préférence pour le « modèle d’affaire » des garderies privées non subventionnées, plutôt que pour les CPE. « Nous, ce qu’on croit, c’est qu’il faut d’abord investir dans les services aux enfants et non dans le béton ou dans les infrastructures », avait-elle expliqué.

Celui qui a finalement hérité du dossier lors de la formation du Conseil des ministres, Mathieu Lacombe, semble croire sincèrement aux vertus des garderies subventionnées, dont la supériorité a été abondamment documentée. Force est toutefois de constater que la situation a continué de se détériorer depuis l’élection de la CAQ et le pire semble à venir.

Il a fallu deux ans à M. Lacombe pour découvrir les tracasseries administratives qui freinaient l’ouverture de nouveaux CPE. Sa bonne volonté ne fait pas de doute, mais cette prise de conscience tardive ne réglera rien dans un avenir immédiat.

Les mesures qu’il a annoncées jeudi pour venir en aide aux garderies familiales sont assurément les bienvenues, mais elles ne permettront pas à corriger les problèmes de fond, en particulier la pénurie de main-d’œuvre qui provoque une multiplication des bris de service.


 
 

Selon le ministre, le réseau a été frappé par une « tempête parfaite » au cours de la dernière année. Certes, la pandémie a aggravé les choses, mais la tempête se dessinait bien avant la pandémie. Depuis 2014, 4000 places ont disparu chaque année. On projette d’en créer 7000 en trois ans, mais cela ne suffira évidemment pas.

Au bas de l’échelle, une éducatrice gagne 32 000 $ par année. Dix ans plus tard, 42 000 $. Le gouvernement a offert un salaire de 49 000 $, après trois mois de formation, à ceux et celles qui se portaient volontaires pour agir comme préposés dans les CHSLD.

Personne ne conteste l’urgence de voler au secours des bénéficiaires après l’hécatombe du printemps 2020, mais on ne se surprendra pas que les salaires offerts aux éducatrices ne soient pas jugés suffisamment attrayants. Elles ne font malheureusement pas partie de ceux que le gouvernement estimait mériter un rattrapage. Selon un sondage réalisé auprès de 3669 éducatrices pour le compte du mouvement Valorisons ma profession, 47 % de celles qui sont présentement en fonction envisagent de partir d’ici trois ans et les inscriptions en technique d’éducation à l’enfance sont en chute libre. Qui les remplacera ?

Le gouvernement Legault n’a certainement rien aidé en décidant de généraliser les maternelles quatre ans. Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, est demeuré sourd aux avertissements de ceux qui lui reprochaient de déshabiller Pierre pour habiller Paul. Il est vrai que le premier ministre avait identifié d’entrée de jeu cet engagement comme celui sur lequel il voulait être jugé à la fin de son mandat. De toute manière, les « garderies à 5 $» étaient l’idée d’un parti auquel il a tourné le dos.

À voir en vidéo

9 commentaires
  • Germain Dallaire - Abonné 5 juin 2021 07 h 09

    Un moment donné...

    Oui, le réseau des garderies ne va pas bien mais êtes-vous capable de nommer un réseau public qui va bien au Québec? Certainement pas la DPJ sur lequel il a fallu enquêter. Certainement pas le réseau de la santé dont la pandémie nous a montré l'état avancé de délabrement et qui mériterait aussi une enquête. Certainement pas le réseau de l'éducation que les employé(e)s fuient et dont on aggrandit les écoles à coup de roulottes (un honte). Certainement pas le ministère de la Voirie qu'on a vidé de son expertise. La raison de ce champ de ruines est toute simple: le désengagement de l'État arrivé au Québec dans la foulée d'un néo-libéralisme triomphant pendant les années 80. Un préjugé favorable au privé et une allergie à tout ce qui relève de l'État, tout cela accompagné d'un discours hyper-négatif et complètement démagogique sur l'impôt. Au néo-libéralisme, je m'en voudrais de ne pas mentionner le pelletage de déficit du fédéral vers les provinces qui a suivi le référendum volé de 1995. Un pelletage fait explicitement (ils ne s'en cachaient même pas) pour affaiblir un mouvement souverainiste qui les effrayait avec raison. Dans un tel contexte, fautdrait-il voir la création du réseau des CPE comme un succédané à l'indépendance? Un succédané tranquillement érodé par le tsunami du néo-libéralisme. Et dire qu'aujourd'hui à Québec, on a encore un parti néo-libéral pur jus. Un moment donné...

    • Pierre Raymond - Abonné 5 juin 2021 11 h 21

      BRAVO ! Quelle belle synthèse ! Au Québec, quand on réfléchi un tant soit peu, il est facile de "pogner les nerfs". Pensons au cafouillage des travaux piblics.

  • Marie-Hélène Gagnon - Abonnée 5 juin 2021 07 h 24

    Il y a des solutions

    Ça fait plus de 25 ans que je suis dans le réseau, d'abord des agences de garde puis dans le réseau des CPE et bureau coordonnateur alors j'ai assisté à tous ces changements!

    En installation, on peut facilement libérer quelques places en demandant aux mères en congé de maternité et congé parental de garder leur autres enfants avec eux. Les CPE sont capables de leur réserver une place jusqu'à l'entrée des nouveaux groupes en septembre. Mais depuis l'arrivée des places à 5$, les parents préfèrent élever leurs enfants un à la fois et et il y a aussi des gestionnaires d'établissement qui n'offrent pas d'accommodement aux parents.

    Pour construire rapidement de nouvelles installations, pourquoi le ministère de la famille n'offre-t-il pas des plans pré-approuvés, ça réduirait considérablement les délais.

    C'est vrai que le salaire de base rend le métier peut attrayant, il faudrait peut être enlever au moins les 4 ou 5 premiers échelons.

    Pour le recrutement de nouvelles responsables de garde en milieu familial(RSG), le ministère pourrait organiser une formation payée en s'inspirant de la formation des préposées aux bénéfiaires, ainsi les nouvelles RSG seraient mieux préparer à ce métier exigeant.

    Je crois en l'importance des syndicats et depuis que les RSG sont syndiquées, elles ont amélioré leurs conditions financière mais l'envers de la médaille c'est que pour négocier, le syndicat a joué avec les chiffres pour faire accroire à l'extrême pauvreté des RSG. Il a tellement bien réussi que même les RSG y croient! C'est vrai qu'elles travaillent de longues heures mais une RSG avec 6 enfants gagne autour de 58 000.00$ par année. En 25 ans, je n'ai jamais vu une RSG nous quitter à cause du revenu. Pour attirer de nouvelles RSG, il faudra faire des campages de publicité pour rétablir les faits.

    Des solutions rapides, il y en a mais, Monsieur Lacombe, il faudrait cesser de s'abbreuver aux résaux sociaux si vous désirer connaître "les vrais problèmes".

  • Michel Carrier - Abonné 5 juin 2021 07 h 55

    Texte très intéressant. Après le système de santé, les garderies sont le premier jalon du développement de l'enfance tout en permettant aux couples à poursuivre une activité sur le marché du travail. Celles-ci devraient être une grande priorité du gouvernement et non un tunnel sous le St-Laurent.
    Miche Carrier

  • Bernard LEIFFET - Abonné 5 juin 2021 08 h 23

    Aujourd'hui, les maternelles 4 ans d'abord, foi de l'homme d'affaire François Legault! Hier, des places à 5 piastres mais vous êtes malade, F.L.!

    Monsieur David vous auriez pu aussi dire que la CAQ et son chef François Legault sont en dehors de la plaque! J'ajouterai que vous venez de faire la démonstration que de nombreux québécois qui votent pour la CAQ sont eux-aussi en dehors de la plaque! Alors, les sondages ne valent rien, sont truqués? Voilà comment les hommes politiques de théâtre et d'économie, dans le Dominion et au Québec, font pour gagner du temps! Faire des détours inutiles, loi 96 immobilisée quelque part, loi 101 qu'il faudra revoir, le REM, le gazoduc, vogue la galère, ça grouille pour accoucher d'une souris!
    Chez la CAQ les signes de contradiction systématique sont monnaie courante ce qui fait qu'en cours de route rien ne va plus, qu'il faut recommencer, en catimini, pour ne pas perdre la face! Bravo monsieur David, les caquistes notoires devront trouver les moyens pour faire avancer les CPE! De toute façon le manque de main-d'oeuvre requiert un apport substanciel d'immigrants! Et puis, les 50 000 dolars, que sont-ils devenus? Quele considération pour les employés des CPE!
    Bref, le PLQ et la CAQ se ressemblent de plus en plus, ils ne feront bientôt plus qu'un, la majorité francophone dilapidée par sa propre inconscience! La fierté québécoise est celle des franco-québécois pour lesquels le fleurdelisé a son histoire qui se conjugue avec celle des souverains français et non britanniques! N'est-il pas étrange que le 24 juin prochain vous émeuve si peu monsieur Legault?
    VLQF!

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 5 juin 2021 08 h 38

    Tellement déçu

    du passage de François Legault de souverainiste à fédéralistes ,evidemment s'etre debarrassé pour longtemps des libéraux provinciaux
    est un gain énorme pour le Québec .Par contre l'élection du club-ferme des libéraux est un désastre aussi grand et meme davantage.
    Je me souviens bien de cette déclaration de Mme Guilbeault disant soutenir les garderies familiales au détriment des CPE comme les
    libéraux .Avec sa première annonce la future vice-ministre j'ai compris le cul-de sac à venir.comme avancer en arrière dans plusieurs
    domaines par des ministres faibles et incompétents.
    Pauvre Québec devant tant de discours vides ou insensés