Pensionnats: après la douleur et la honte, quoi?

On leur doit 60 ans. Au moins. Six décennies pendant lesquelles le système des pensionnats au Québec a non seulement contribué à la tentative pancanadienne de génocide culturel des Autochtones, mais a aussi miné la capacité des Premières Nations à établir leur propre tradition d’éducation. On a peine à mesurer l’ampleur de la cicatrice, qui court depuis l’établissement du premier pensionnat au Québec, la Résidence Couture, à la baie James, en 1931, jusqu’à la fermeture du dernier, à Mashteuiatsh, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, en 1991. Toutes les initiatives de découverte de la vérité et de réparation des victimes directes et indirectes sont nécessaires et bienvenues.

Mais la douleur et la honte ne suffisent pas. Se tournant vers l’avenir, cette génération-ci de Québécois doit se demander non comment expier des péchés commis hier au nom d’idéologies racistes, coloniales et religieuses que nous réprouvons, mais comment être à la hauteur de notre propre exigence d’ériger aujourd’hui une société où chacun a un réel accès à l’égalité et à l’épanouissement.

« Une des séquelles les plus profondes et dévastatrices des pensionnats a été leur impact sur la réussite scolaire et économique des Autochtones », peut-on lire dans le rapport de la Commission de vérité et réconciliation. Car non seulement les pensionnats ont déraciné et maltraité des dizaines de milliers de jeunes Autochtones, mais ils ont aussi lamentablement échoué à les éduquer. À génération comparable, les Autochtones ayant suivi des études à l’extérieur du réseau des pensionnats ont atteint des niveaux d’études de loin supérieurs à celui des pensionnés.

Tous les villages et les quartiers du Québec savent l’importance que revêt l’école dans la vie communautaire. À preuve, les mobilisations pour sauver les dernières écoles de village. Lieu d’apprentissage et de socialisation, oui, mais lieu de rencontre et d’échanges entre parents et avec le corps enseignant. Lieu des fêtes, des spectacles, des graduations. De décennie en décennie, l’équipement comme la connaissance s’accumule et se transmet. Avoir privé les nations autochtones de la capacité de construire ce patrimoine collectif, en extrayant l’éducation du cœur de leur vie, a laissé un vide que les investissements plus récents prendront des décennies à combler.

Combler l’écart ne suffit pas

Parmi ses « appels à l’action » de 2015, la Commission a sommé Ottawa de « combler l’écart » ainsi créé entre les Autochtones et les autres citoyens. Il constatait que, même au moment de produire son rapport il y a six ans, les sommes disponibles par élève autochtone étaient nettement inférieures à celles accordées aux autres élèves. L’écart, donc, continuait à se creuser.

Interpellé à sept reprises depuis 2016, le Tribunal canadien des droits de la personne a, chaque fois, indiqué que les services en éducation fournis par Ottawa aux jeunes Autochtones restent inférieurs à la moyenne canadienne. Les trois derniers budgets fédéraux ont certes été plus généreux. Mais ils visent officiellement à assurer à ces enfants un financement de base « comparable » à celui des autres Canadiens.

Ça ne suffit pas. En plus des sommes et de l’action fédérale en cours, j’appelle les Québécois et leur gouvernement à poser un geste supplémentaire fort, à la hauteur de la tâche. Pendant 60 ans, l’éducation autochtone a été minée, sabotée. Pendant les 60 ans à venir, elle doit être enrichie, propulsée. Je propose que pendant les 60 ans à venir, la somme moyenne allouée à chaque enfant autochtone du Québec pour son éducation soit le double de la moyenne québécoise. Petite enfance, garderies, du primaire au doctorat, du mentorat aux écoles professionnelles, dans le cadre d’ententes avec les Premières Nations et gérées par elles, l’investissement québécois en éducation autochtone doit être l’équivalent de l’élan que nous nous sommes donné en éducation pendant notre Révolution tranquille — qui aurait dû être aussi la leur.

Je ne dis pas qu’il faudra 60 ans pour combler l’écart. En fait, j’espère que ce sera beaucoup plus court. Tant mieux si, une fois l’écart comblé, il reste à ce réinvestissement une ou deux décennies pour que la diplomation autochtone dépasse la moyenne. Ce serait une belle revanche sur l’histoire.

L’Australie, aux prises avec le même passé honteux que le nôtre, avait fixé en 2008 des objectifs de rattrapage partiel, en éducation (aussi en santé et en justice), sur 10 ans. Des rapports annuels ont été produits pour mesurer les progrès, et parfois des reculs. La lenteur à atteindre les objectifs a conduit le gouvernement australien à réévaluer et à renforcer son aide, l’été dernier, pour remettre ce travail sur les rails. Rien de tel n’existe au Canada ou au Québec. J’estime que l’œuvre collective de réinvestissement dans l’avenir des nations autochtones du Québec suppose un travail similaire, de fixation en commun d’objectifs exigeants et stimulants d’augmentation générale de la qualité de vie et de l’accès à l’éducation de chaque jeune Autochtone vivant au Québec.

Nous avons raison d’avoir honte de certains aspects de notre passé. Notre meilleure réponse est de nous donner les moyens d’être fiers de notre avenir.

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28 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 5 juin 2021 03 h 08

    Environnement

    Le vivant est le produit de son environnement. Ne rêvez-vous pas en couleur?

    • Cyril Dionne - Abonné 5 juin 2021 09 h 44

      Encore une fois M. Domingue, je suis 100% d'accord avec vous.

      60 ans avec la Loi sur les Indiens encore en vigueur, eh bien cela sera loin d’être suffisant. Avant de discourir et de déchirer nos chemises, il est bon de mentionner que les pensionnats ou écoles indiennes ont fait seulement leur apparition dans les années trente au Québec et on en comptait seulement 10 dans les 139 qu’on retrouvait au Canada. En passant, personne n’a pensé d'investir dans le commerce des chemises avec toutes celles qui sont déchirées présentement sur la place publique?

      Bon maintenant, disons les choses clairement. Les francophones ne devraient pas se sentir responsables des péchés commis hier au nom d’idéologies racistes, coloniales et religieuses de l’empire britannique.

      Ceci dit, si les autochtones qui sont allés à l’école hors de réserves, mais pas dans les pensionnats ont mieux réussi, il n’y en a pas beaucoup. Que dire maintenant de la grande majorité des élèves qui sont demeurés sur les réserves? Il y a présentement des écoles publiques sur les réserves autochtones et elles sont les moins performantes au niveau académique que n’importe laquelle autre école publique. Et à la fin de la journée en éducation, ce qui compte, c’est le niveau d’apprentissage des élèves.

      Ayant enseigné moi-même à des élèves issus des réserves, eh bien la plupart se situaient au niveau académique en deçà des autres élèves. Le problème dans cette équation, eh bien, ce sont les réserves, ce régime d’apartheid qui découle de la loi raciste sur les Indiens. Vous pouvez doubler ou tripler le financement par élève et cela ne changera en rien les performances académiques des élèves autochtones issus des réserves.

      Enfin, en Australie, les « homeland » (réserves), eh bien, les autochtones subissent les mêmes fléaux de l’alcool et l’acculturation que nos autochtones d’ici. Mais au moins, eux, ils n’ont pas une loi sur les Indiens comme la nôtre inscrite dans leur constitution si je ne me trompe pas.

    • Pierre G. Blanchard - Abonné 5 juin 2021 11 h 24

      D'autant que le Québec n'a jamais rien fait pour ses autochtones et même si tout passe par l'éducation, il serait étonnant qu'on s'en réclame la compétence. Donner raison à la honte n'est pas nécessairement un gage du retour de la fierté nationale alors que les actions futures et le rôle de l'État demeurent hypothétiques. Des larmes de crocodile enrobées d'hypocrisie et de procès d'église catholique qui ne font pas état des raisons, des intentions et du rôle initial des institutions sous contrôle religieux. On condamne aujourd'hui les résultats, alors que nous nous en sommes accommodés pendant 60 ans, une influence religieuse remontant au début de la Nouvelle-France. De même, avant la Révolution tranquille, l'aide sociale au Québec était pitoyable, sinon inexistante, et nous sommes redevables de leur énorme dévouement pour les nombreuses crèches, écoles de village, collèges, hôpitaux, instituts pour handicappés et hospices pour aînés. Tout comme pour les orphelins de Duplessis, il nous faudra plus qu'avouer notre culpabilité collective pour des actes répréhensibles et un racisme systémique pour améliorer le sort des nombreux jeunes autochtones aux prises avec des problèmes sérieux d'hébergement, de décrochage scolaire et de santé, et un taux de suicide élevé. Un engagement social différent de notre réflexe légendaire au Québec de vouloir refiler le moindre problème à une bureaucratie de plus en plus incapacitée par son poids, son éparpillement et son incompétence.

    • Nadia Alexan - Abonnée 5 juin 2021 11 h 44

      Je suis tout à fait d'accord avec monsieur Lisée. Il faut mettre les fonds nécessaires pour réparer les dégâts faits aux autochtones dans le passé.
      Mais je vois déjà les objections des financiers qui vont grimper les rideaux en réclamant: "Et qui va payer la note?"
      Chaque fois que nos gouvernements essayent de bonifier nos services publics, on entend la même rengaine.
      Mais on s'offusque jamais des milliards de dollars que l'on verse chaque année, en subventions, aux pétrolières et aux autres entreprises privées qui versent l'argent, ensuite, à leurs actionnaires et à leurs PDG, comme vient de faire Air Canada.
      La solution réside dans l'imposition de taxes salées imposées aux entreprises privées qui ne paient pas leur juste part d'impôts, et en conséquence, elles privent les coffres de l'État de milliards de dollars avec lesquelles l’on pourrait améliorer nos services publics.

  • Guy Archambault - Abonné 5 juin 2021 04 h 01

    Une approche productive

    J'aime bien cette approche qui évite de trrouver des coupables. Après un constat d'échec vaut mieux rechercher ce qu'il faut corriger plutôt que de s'engager dans un long débat sur la resposabilité de l'échec. Il faut, bien sûr, identifier de concert avec chaque Première Nation, avec l'ensemble des autochtones de chaque Nation, ce qui ne fonctionne pas actuellement de manière à trouver avec l'ensemble des autochtones de chaque Nation les démarches et les solutions propres à corriger chaque situation.

    Les Maîtres d'oeuvre de ces réparations sont
    A- les différents niveaux de gouvernement, chacun dans leurs champs de compétence, et
    B- chaque Première Nation.

    Au Québec, les champs de compétence étant d'abord en Éducation et en Santé ; c'est autour de ces enjeux que doit se développer la concertation avec l'ensemble des autochtones de chaque Première Nation, une à une. Cette démarche positive de concertation éloignera le danger de discrimination et évitera de s'engager dans des débats sociologiques stériles.

    Guy Archambault abonné

  • Yvon Pesant - Abonné 5 juin 2021 05 h 09

    Fiers de nous, ensemble

    Écoute mutuelle et apprentissages communs via des échanges assez réguliers avec les communautés autochtones seraient à être grandement encouragés pour apprendre à mieux se connaître et se respecter.

    Apprendre de l'autre nourrit l'esprit et pacifie.

  • Pierre Boucher - Inscrit 5 juin 2021 06 h 54

    Bouc émissaire

    « Il est toutefois fascinant de voir à quel point certains multiplient les raisonnements tortueux et odieux pour faire de cette horreur britannique un crime québécois. »
    On connaît une chroniqueuse très bonne pour ça.
    https://www.journaldemontreal.com/2021/06/05/le-quebec-coupable-des-crimes-britanniques

    • Marc Therrien - Abonné 5 juin 2021 09 h 46

      C’était au temps où l’État et l’Église s’entendaient bien ensemble pour en mener large. Il y a bien eu le régime britannique de colonisation auquel a bien collaboré l’Église catholique. On n’a qu’à penser au sort des orphelins de Duplessis pour prendre conscience qu’on ne peut soulager si facilement sa conscience en prétendant que tout cela est de la faute du Gouvernement fédéral, notre oppresseur.

      Marc Therrien

    • Pierre Rousseau - Abonné 5 juin 2021 10 h 45

      Que de désinformation. Les Canadiens-Français ont aussi participé dans les tentatives de faire disparaître les peuples autochtones très tôt dans la colonie en faisant tous les efforts possibles pour les évangéliser et les franciser. Ils ont ensuite collaboré avec l'occupant britannique, en particulier à partir de la fin du XIXe siècle pour tenter de les assimiler et les acculturer par le biais de l'Église catholique. Ce n'est pas en se mettant la tête dans le sable et en niant l'évidence qu'on peut avancer. Je ne parle même pas de l'hostilité des Québécois envers les revendications des Mohawks en 1990 au sujet d'une pinède...

    • Benoit Samson - Abonné 5 juin 2021 13 h 23

      L’évêque Vital Grandin, n’avait rien de britannique. Français d’origine il fut un grand prince de notre saine mère l’église catholique. Elle lui donna même le titre de vénérable après son passage sur notre terre pour le bon travail missionnaire qu’il avait fait dans la région de St-Boniface chez les métis. Ces honneurs lui furent attribués par le Saint siège après qu’il eut expliqué le but principal des écoles résidentielles ainsi: « We instill in them a pronounced distaste for the Native life so that they will be humiliated when reminded of their origin - when they graduate from our institutions, the children will have lost everything Native except their blood. »

  • Marthe Savoie - Abonnée 5 juin 2021 07 h 01

    Je seconde votre idée!

    Comme l'idée est intéressante, incontournable même, celle d'investir le double de la moyenne en éducation pour chaque enfant autochtone et Inuit du Québec! J'espère que monsieur Legault et Lafrenière écoutent. En passant, il leur faudrait aussi même augmenter les budgets en éducation pour l'ensemble du Québec!