Les sentiers battus

Beaucoup de Canadiens se souviennent du discours de Justin Trudeau devant l’Assemblée générale des Nations unies à New York, en 2017. De mémoire, c’était la première fois qu’un premier ministre canadien se servait de cette tribune annuelle destinée au monde entier non pas pour offrir le point de vue de son pays sur les grands enjeux internationaux, mais plutôt pour livrer une véritable jérémiade dénonçant le colonialisme pratiqué par ses propres prédécesseurs envers les peuples autochtones du Canada. Rarement avait-on vu un chef de gouvernement critiquer autant son propre pays dans l’enceinte de l’Assemblée générale.

« L’incapacité des gouvernements canadiens successifs à respecter les droits des Autochtones au Canada nous fait grandement honte, a dit alors M. Trudeau, tout en promettant de faire mieux que tous ceux qui étaient passés avant lui. Le moment est venu de sortir des sentiers battus, de faire abstraction des limites imposées par de vieilles structures coloniales désuètes pour faire place à la nouveauté, à des structures qui respecteront le droit inhérent des Autochtones à s’autogouverner et à déterminer leur propre avenir. »

Dans la foulée de la découverte des restes de 215 enfants autochtones sur le site d’un ancien pensionnat en Colombie-Britannique, ce discours revient hanter M. Trudeau. Force est de constater que le bilan de son gouvernement en matière de réconciliation avec les peuples autochtones ne s’avère guère plus reluisant que ceux de ses prédécesseurs récents. Certes, les libéraux ont augmenté sensiblement le financement des programmes consacrés aux Autochtones.

Dans le dernier budget fédéral, Ottawa a dit prévoir de dépenser 18 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années pour réduire les écarts socio-économiques entre des communautés autochtones et non autochtones au pays. Mais pour ce qui est des promesses phares des libéraux — notamment celles de donner suite à chacune des 94 recommandations de la Commission de vérité et réconciliation (CVR) et de répondre à tous les appels à l’action lancés par le rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (FFADA) —, M. Trudeau se trouve maintenant dans la fâcheuse position d’avoir créé des attentes qu’il est incapable de satisfaire. Les « vieilles structures coloniales désuètes » restent en place, et son gouvernement n’a pas réussi à « sortir des sentiers battus » de la Loi sur les Indiens… de 1876.

Déception des groupes autochtones

La déception des groupes autochtones lors du dépôt jeudi du Plan d’action national pour donner suite à l’enquête des FFADA en disait long sur le désenchantement qui a remplacé l’espoir que ces mêmes groupes entretenaient envers le gouvernement Trudeau dès son élection en 2015. Deux ans après la publication du rapport final de l’enquête, le gouvernement avance toujours à pas de tortue dans la création d’initiatives visant à améliorer la sécurité des femmes autochtones. Et ce n’est pas demain la veille que ce « plan d’action » pourra changer la situation. À défaut d’une volonté de fer de la part du premier ministre d’honorer les promesses qu’il a faites devant l’ONU en 2017, l’inertie s’est installée, au point où Ottawa mène toujours des batailles juridiques pour contester des réclamations de certains survivants des pensionnats autochtones.

Bien sûr, le gouvernement s’apprête en ce moment à faire adopter le projet de loi C-15 visant à harmoniser toutes les lois canadiennes avec la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Mais tout indique qu’il s’agit d’un autre geste symbolique provenant d’un gouvernement qui est devenu un expert dans ce genre d’exercice. La ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, insiste pour dire que l’obligation qu’impose aux gouvernements la déclaration de l’ONU à obtenir le « consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause » des peuples autochtones sur toute décision touchant leurs terres traditionnelles n’aurait pas pour effet de leur octroyer un droit de veto sur les projets de développement des ressources naturelles du pays. Tout au plus, l’article 32 du projet de loi C-15 reconnaît le droit des peuples autochtones « de définir et d’établir des priorités et des stratégies pour la mise en valeur et l’utilisation de leurs terres ou territoires et autres ressources ». Mais au-delà de la consultation des peuples autochtones concernés, l’approbation ou non de tout projet ayant des incidences sur leurs terres relèverait exclusivement du gouvernement. En d’autres mots, rien n’obligerait Ottawa à changer sa façon de faire actuelle.

« En ce qui concerne les peuples autochtones, notre gouvernement privilégie la rhétorique politique plutôt que de l’action, a déploré l’ancienne ministre libérale Jody Wilson-Raybould, qui est elle-même autochtone, dans une chronique publiée cette semaine dans le Globe and Mail. Ils passent plus de temps à essayer de trouver des façons de spinner ce qu’ils ont fait et de faire croire aux Canadiens qu’ils ont accompli des choses plutôt que de réaliser un vrai changement. »

Ce triste constat risque de résumer l’héritage de Justin Trudeau en matière de réconciliation.

 

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5 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 5 juin 2021 08 h 22

    Une fonction publique colonialiste

    Je ne suis pas surpris de l'inertie du gouvernement Trudeau en matière autochtone car sa propre fonction publique est profondément colonialiste. Le ministère de la Justice est probablement un des pires avec les 2 ministères sur les questions autochtones. Même une ministre autochtone, Mme Wilson Raybould, n'a pas réussi à sortir ce ministère de sa sclérose colonialiste.

    Ces trois ministères savent très bien que les contestations judiciaires qu'ils mènent contre les Autochtones ne mènent la plupart du temps à rien et imposent aux contribuables des coûts phénoménaux mais ils refusent quand même de reconnaître les droits des peuples autochtones. À plusieurs reprises les avocats de litige ont reconnu que les chances de gagner un procès étaient minimes voire nulles dans plusieurs dossiers mais le « politique » et les hauts fonctionnaires exigent de continuer malgré tout pour se faire rabrouer par les tribunaux.

    Il y a aussi une hypocrisie sans bornes dans les gouvernements qui prétendent être en faveur des droits des peuples autochtones mais quand ces derniers veulent les exercer, on envoie la police coloniale, la police « montée », pour les terroriser et les arrêter. Prenons la Colombie-Britannique qui a intégré la Déclaration des NU mais qui du même souffle a envoyé la police fédérale chez les Wet'suwet'en qui s'opposaient à la construction d'un gazoduc sur leur territoire traditionnel (d'ailleurs incontestable mais non reconnu par les gouvernements). On voit la même chose avec la construction de l'oléoduc fédéral TransMountain.

    La réalité c'est que les politiciens perpétuent ce rapport colonial avec les peuples autochtones car ils refusent de les laisser se gouverner eux-mêmes et refusent de leur redonner leurs territoires là où c'est encore possible. On se fie au droit colonial et au principe de la « découverte » pour refuser de reconnaître leurs droits malgré qu'ils fassent partie de la constitution du pays. Ça ressemble beaucoup à la langue fourchue...

    • Cyril Dionne - Abonné 5 juin 2021 11 h 07

      Pourtant M. Rousseau, Justin Trudeau n’arrête pas de verser des larmes pour les autochtones. Est-ce qu’on essaie de nous dire dans cet article qu’elles sont fausses et que notre Justin adoré ne tient qu’un rôle d’acteur dans cette saga triste et choquante? Qui l’aurait cru? « Say it isn’t so Justin, say it isn’t so ». Oui, misère.

      Ceci dit M. Rousseau, nulle part de votre commentaire je vois apparaître la loi raciste sur les Indiens qui est la raison principale juridiquement et socialement de leur triste sort. Quels territoires le gouvernement fédéral doit-il redonner aux autochtones? Si c’est la même rengaine des territoires non cédés, vous pouvez être sûr que tous les gens vont décrocher de leur support qu’ils leur accordent présentement. Seulement pour le Québec, toute sa superficie ou son territoire est revendiqué par les nombreuses petites communautés autochtones et mêmes plusieurs d’entre elles contestent celles qui sont revendiquées par les autres. Pourtant au Québec, les autochtones ne représentent que 2% de la population québécoise. En plus de cela, la plupart des communautés autochtones étaient nomades et n’avaient au grand jamais développé les concepts de propriété et de l’argent. Ceci, tout en occultant le principe de « squatters rights » ou « adverse possession », un principe qui est accepté par les Nations unies qu’on aime bien citer à outrance et qui fait force de loi partout sur la planète.

      Il n’y pas seulement les politiciens qui perpétuent ce rapport colonial avec les peuples autochtones, mais les premiers concernés aussi. Les chefs autochtones sont contre l’abolition de la Loi sur les Indiens et du même coup, les conseils de bande qui découle de cette loi de 1876. Personne n’est contre le fait qu’ils se gouvernent eux-mêmes, mais cela implique aussi qu’ils lèvent leurs propres taxes et impôts pour payer pour leurs différents services sociaux. Et personne n’est très chaud à l’idée d’un état dans un état, surtout au ROC.

    • Sylvie Dussault - Abonnée 5 juin 2021 13 h 44

      C'est bien intéressant. Dans un jugement de cour ontarien, j'ai appris l'existence d'un décret de la reine Anne, en 1704, qui reconnaissait que les groupes ici avaient le droit de voir leurs affaires jugées par un tribunal indépendant non-soumis à son autorité ou à l'autorité d'un autre gouvernement. En cour, comme le disent des autochtones eux-mêmes, le Canada est à la fois juge et partie. On devrait remettre un prix posthume à la reine Anne pour son humanisme et sa compréhension très avant-gardiste des droits de la personne.

  • Guy Lafond - Inscrit 5 juin 2021 14 h 26

    La force du nombre

    Mise en exergue:

    « En ce qui concerne les peuples autochtones, notre gouvernement privilégie la rhétorique politique plutôt que de l’action, a déploré l’ancienne ministre libérale Jody Wilson-Raybould, qui est elle-même autochtone, dans une chronique publiée cette semaine dans le Globe and Mail."

    Madame Wilson-Raybould représente en quelque sorte le "lobby autochtone" à la chambre des communes sur la colline parlementaire à Ottawa.

    Monsieur Trudeau représente, lui, et en quelque sorte, le "lobby pétrolier" à la chambre des communes.

    N'ayons plus peur des mots. Car le temps file.

    Or, aux Nations-Unis et avec la crise climatique qui sévit déjà partout sur cette si fragile planète bleue, on a compris, avec les Premières Nations du Canada, que le nouveau développement durable ne passe presque plus par “l’extraction sauvage” des énergies fossiles observée au siècle dernier.

    C'est bien beau, manier le verbe avec verve et avec complaisance devant une assemblée générale de l'ONU. Mais les résultats doivent ensuite suivre.

    Je prévois donc qu'aux prochaines élections fédérales, les citoyens canadiens éliront plus de candidat(e)s issues des communautés autochtones afin de venir prêter main forte à l'honorable Jody Wilson-Raybould à la chambre des communes à Ottawa.

    Nous sommes derrière vous, Madame Wilson-Raybould!

    Guy J.J.P. Lafond
    https://twitter.com/UNBiodiversity/status/1395129126814691329

  • Guy Lafond - Inscrit 5 juin 2021 14 h 35

    J'oubliais... la Loi de la Nature, elle!

    Et il n'y aurait pas que le premier ministre du Canada qui devrait bientôt "changer son fusil d'épaule".

    Il y a aussi des juges à Ottawa, nécessairement.

    Bien évidemment!

    À suivre / Just watch us.

    Guy J.J.P. Lafond
    Un bon serviteur de notre pays à qui on a affublé un casier judicière, gracieuseté de la ville d'Ottawa en Ontario.