Le grand raout

Difficile de ne pas être surpris. Quelle mouche a donc piqué certains pour qu’au Québec une simple entrevue avec le professeur Didier Raoult déclenche un tel hallali ? Vue de France où exerce le célèbre épidémiologiste à l’Institut hospitalo-universitaire de Marseille, la tempête médiatique qu’a provoquée l’entrevue que lui a accordée Stéphan Bureau à Radio-Canada la semaine dernière apparaît encore plus insolite.

En effet, s’il fallait vouer aux gémonies tous les journalistes français qui ont osé interviewer le controversé scientifique, on ne compterait plus les victimes. Tous les principaux intervieweurs de la télévision comme de la radio passeraient à la trappe. Cela va de Ruth Elkrief à David Pujadas, en passant par Jean-Jacques Bourdin et Alba Ventura. Chacun l’a évidemment fait avec son style, les uns le laissant parler plus librement et les autres le poussant dans ses retranchements. Certaines entrevues ont tenté de traquer ses errements concernant le traitement à l’hydroxychloroquine, d’autres portaient sur sa vision de la recherche scientifique. C’est d’ailleurs cette diversité d’approches qui nous permet aujourd’hui d’avoir une vision critique et contrastée de ce personnage.

Au lieu d’appeler une fois de plus à la censure, au nom de LA vérité scientifique, seule cette approche pluraliste peut permettre de départager le pour et le contre. Mais pour cela, il faut accepter cette idée simple, à savoir que Didier Raoult ne saurait être réduit ni à l’éloge de ses thuriféraires ni à l’affreux « complotiste » que peignent ses détracteurs.

« C’est un personnage complexe », disent d’ailleurs les deux journalistes du Monde Ariane Chemin et Marie-France Etchegoin, qui publient ces jours-ci un portrait de cet homme haut en couleur intitulé Raoult, une folie française (Gallimard). On y découvre un médecin imbu de lui-même mais qui demeure une sommité dans son domaine. Un scientifique qui aurait pu décrocher le prix Nobel si son traitement s’était avéré concluant et n’avait pas été contredit par plusieurs études. Il est d’ailleurs loin d’être le seul à s’être trompé au jeu de la boule de cristal.

Au lieu de mettre l’épidémiologiste sur une liste noire, nos collègues ont affronté la bête. Elles sont allées le rencontrer et s’entretenir avec lui. Elles ont découvert un personnage certes mégalomane et qui fait souvent preuve de mauvaise foi, mais qui sait aussi être romanesque et passionné. Tout le monde n’a pas eu une mère amoureuse éconduite par Henry de Montherlant et qui lui a inspiré le cycle romanesque Les jeunes filles. On comprend le parti pris de Raoult contre les technocrates et pour la médecine de terrain en découvrant que son père fut « toubib de brousse » dans l’armée au Sénégal où le petit Didier a passé les premières années de sa vie.

Le directeur de l’IHU de Marseille ne cesse d’ailleurs de vanter les savoirs asiatiques et africains en matière d’épidémie. Caressant l’idée qu’elles étaient des choses du passé, dit-il, l’Occident aurait perdu les siens. Ce sont ces méthodes, « dépister, tracer, isoler », qu’il avait voulu appliquer en se rendant de son propre chef avec son équipe tester les premiers Français rapatriés de Wuhan sur le tarmac de l’aéroport d’Istres. Mal lui en prit. Il se fit remballer par la ministre de la Santé en personne, Agnès Buzyn, aujourd’hui à l’OMS. Jouant la province contre Paris, Raoult a toujours reproché à la France ses ratés en matière de dépistage, elle qui a notamment refusé jusqu’à la dernière minute de contrôler ses frontières.

Avec ou sans Raoult, cette épidémie aura largement ébranlé le mythe d’un monde scientifique paisible loin des polémiques n’obéissant qu’à la Raison. On découvre au contraire un milieu où les controverses sont la règle et le consensus l’exception. Consensus qui n’est pas toujours synonyme de vérité scientifique.

Didier Raoult a appris aux États-Unis à multiplier les publications — « publish or perish », dit-on là-bas. Des publications auxquelles on l’accuse de ne pas toujours accorder le soin nécessaire. Il ne se gêne d’ailleurs pas pour annoncer lui-même régulièrement les résultats de ses recherches sur YouTube. Non seulement les affrontements entre chercheurs n’ont-ils rien à envier à ceux des politiques, mais ils se déroulent dorénavant sur la place publique. Pour le meilleur comme pour le pire, ils ont envahi les réseaux sociaux où les scientifiques en mal de subventions côtoient ceux qui ne cherchent dans la science que la confirmation de leur idéologie.

En science comme en journalisme, la censure ne saurait être la solution. Ces invitations à ne pas donner de tribune à certains et à culpabiliser ceux qui osent le faire sont symptomatiques de la chape morale qui s’est abattue sur notre métier depuis quelques années. « Le temps des censeurs semble revenir », écrivait récemment le caricaturiste Xavier Gorce (Raison et dérision, Gallimard). Désavoué par la rédaction du Monde qui avait préféré céder au lobby trans et aux réseaux sociaux, explique-t-il, le génial caricaturiste avait remis sa démission après 19 ans de loyaux services. Dans l’une de ses plus récentes caricatures, l’un de ses inimitables pingouins demandait à son voisin de banquise : « Vous avez votre passeport sanitaire d’humour ? » On en est là !

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