Au présent

Comment imaginer un synchronisme plus révélateur ? Les corps de 215 enfants découverts sur le site de l’ancien pensionnat autochtone de Kamloops, grâce à des fouilles entreprises par la nation tk’emlups te secwepemc, pendant qu’au Québec se déroulait l’enquête sur la mort de Joyce Echaquan. Les échos entre ces deux événements sont assourdissants, insoutenables, et la cloison hypocritement érigée entre le passé et le présent s’effondre.

Ces deux tragédies n’auraient dû surprendre personne. Il aurait suffi d’être attentif à ce que les membres des communautés des Premiers Peuples évoquent depuis des décennies. Tout a déjà été nommé : la violence enfouie sous terre ; la violence subie entre les murs des institutions ; « Des générations d’enfants manquent à l’appel » ; « Nos frères et nos sœurs disparaissent, encore » ; « Nous ne sommes pas en sécurité entre les mains de l’État. » Tout cela fut dit et répété.

L’État colonial, bon prince, a lui-même accompli un travail documentaire, en affirmant (ou en prétendant) être à l’écoute. Il y a eu la Commission de vérité et réconciliation. Les excuses, les demandes de pardon. Le terme « génocide culturel » a d’abord été prudemment articulé pour qualifier le système à l’œuvre dans les pensionnats autochtones. Il y a eu ensuite l’Enquête nationale sur les femmes et filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA), au terme de laquelle il n’a plus été possible de se cacher derrière les euphémismes. Le génocide tout court s’est substitué au vocable du génocide culturel, un génocide visant plus particulièrement les femmes, nommé, formalisé dans les documents officiels. Puis, il y a eu la commission Viens, au Québec, dont les conclusions préfigurent la mort de Joyce Echaquan.

Tout était donc déjà là : les témoignages, les statistiques effrayantes, les conclusions, les recommandations, les appels à l’action. Il faut le faire, tout de même : un État qui commandite des enquêtes, des rapports, où l’on relate en détail l’entreprise génocidaire menée sous ses auspices, mais qui, malgré tout, choisit l’inaction.

Et s’il faut encore se convaincre que le terme génocide n’est pas un abus de langage, une analyse même sommaire de l’article II de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide des Nations unies suffit à dissiper les doutes. La convention — dont le Canada est signataire — définit le génocide comme « quelconque acte commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux », que ce soit par le meurtre, l’atteinte à l’intégrité physique ou mentale, la soumission à des conditions d’existence entraînant la destruction physique, ou des mesures visant à entraver les naissances ou un transfert forcé d’enfants du groupe à un autre.

Critère par critère, en rafale : les femmes assassinées et disparues dans l’indifférence, ou avec la complicité, des forces policières. Les enfants retrouvés sous terre, et ceux dont on a perdu la trace. Les populations des communautés privées de services essentiels, de leur accès au territoire et aux moyens de subsistance traditionnels. Les stérilisations forcées, la maltraitance médicale. Les pensionnats, les rafles des années 1960, où nombre d’enfants ont été arrachés à leur famille en adoption dans des familles blanches. La surreprésentation actuelle des enfants autochtones dans le système de la protection de la jeunesse. La criminalisation des personnes autochtones et leur surreprésentation croissante dans les prisons. Faut-il continuer ? On pourrait. La liste est longue.

Il ne faut pas, non plus, faire l’erreur de reléguer tout cela au passé. La découverte des petits corps sur le terrain de l’ancien pensionnat de Kamloops ne devrait pas seulement inviter à durcir le regard que l’on pose sur l’histoire. Elle devrait aussi nous forcer à reconnaître la continuité de la violence génocidaire à l’égard des peuples autochtones du Canada et du Québec. Tout cela n’a pas « eu lieu ». Cela a encore lieu. Au présent. Les outils sont différents, mais la finalité est identique. Même si la méthode désignée est désormais l’omission et le laisser-faire.

Les gouvernements n’ont eu d’autre choix cette semaine que de jouer la carte de la contrition. Mais l’inaction et la négligence constituent plutôt la norme, lorsque la « réconciliation » n’est pas entravée par la petite politique.

Au terme des audiences de l’enquête sur la mort de Joyce Echaquan, son mari, Carol Dubé, a imploré le gouvernement du Québec de revoir sa position sur l’adoption du Principe de Joyce, qui vise à garantir aux Autochtones un accès équitable aux soins de santé, dans un environnement exempt de racisme systémique.

Or, le ministre Ian Lafrenière affirmait en février que son gouvernement ne pouvait pas « être au rendez-vous » lorsqu’il est question de racisme systémique. Désolé pour vous, mais non merci. Une posture qui confine à l’indécence, surtout à la lumière des témoignages entendus dans le cadre de l’enquête sur la mort de Joyce. Si les événements des derniers jours ne suffisent pas à faire vaciller la partisanerie, c’est parce qu’un choix aura été fait. Celui de poursuivre le cycle de la violence coloniale.

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45 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 4 juin 2021 06 h 39

    « Je ne regarde point la valeur du présent, mais le coeur qui le présente » Marguerite de Navarre

    Ce que les drames de l’ancien pensionnat autochtone de Kamloops et de Joyce Echaquan ont révélé, c’est qu’ils sont reliés au même fil conducteur qui nous amène tout droit à l’infâme Loi sur les Indiens et au système d’apartheid qui est en découle, les réserves. Au lieu de toujours déchirer sa chemise « wokienne », pourquoi ne commençons nous pas par la résolution de ce litige une fois pour toute, soit l’abolition des réserves et de la Loi sur les Indiens. Tant et aussi longtemps qu’ils vivront en marge de la société, les drames continueront.

    Cela dit, je suis d’accord pour dire que toutes les commissions de réconciliation, les demandes de pardon, les larmes de Justin Trudeau, l’Enquête nationale sur les femmes disparues et assassinées, ne sont que des exercices gouvernementaux pour se donner une bonne presse et conscience. Rien n’a changé depuis la première commission et la dernière. Si on parle de racisme systémique pour les autochtones, eh bien, il existe via les lois en place.

    Il y a différents degrés de définition de génocide plaçant immanquablement l’Holocauste au-dessus de tous les autres dans l’hiérarchie. Si la définition d’un génocide est l’acte commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, oui pour les autochtones on peut parler de génocide culturel. Idem pour les francophones hors Québec. Ce qui est bon pour pitou est bon pour minou.

    Enfin, qui s’objecte de mettre fin à la ségrégation des réserves et la Loi raciste sur les Indiens? Eh bien, ce sont les autochtones eux-mêmes via leurs chefs. Les autochtones qui vivent avec nous en société n’ont pas tous ces problèmes associés aux réserves. La plupart sont éduqués et bien intégrés tout en gardant leur héritage culturel. On ne peut pas dire de même pour ceux qui sont sur les réserves où l’espoir d’une vie meilleure n’est certainement pas au rendez-vous. Cette émancipation tant attendue doit venir des principaux intéressés.

    • Clermont Domingue - Abonné 4 juin 2021 10 h 54

      Cette émancipation tant attendue doit venir des principaux intéressés. On ne peut mieux dire monsieur Dionne. Je ne me sens nullement responsable de ce qui arrive aux peuples autochtones. Je préfère attribuer la responsabilité aux personnes plutôt qu'aux systèmes. Doit-on reprocher à Joseph-Armand Bombardier le fait qu'ils aient remplacé leurs chiens par des ski doo. L'adaptation au changement doit venir de chacun.

    • François Réal Gosselin - Abonné 4 juin 2021 11 h 03

      D'accord avec vous, il faut mettre fin à ce régime dénoncé par les organismes de protection des droits de l'homme, l'ONU y compris. Un traité ça se déchire ou dénonce, parlez-en à Harper et à Trump... La création d'un ghetto est une facon polie d'isoler et d'abandonner un groupe en attendant que...
      Regarde et comprenez, partout où un tel état de fait existe, la seule option viable pour ceux ainsi spoliés de leur vie c'est le passé.

  • François Réal Gosselin - Abonné 4 juin 2021 07 h 53

    Un présent asyncronique

    On pourra employer le vocable que l'on veut, on pourra en faire un instrument politique ou démagogique, il reste et demeure que la maltraitance et la violence vis-à-vis qui que ce soit est inacceptable.
    L'instrumentalisation du passé faite par les leaders du petit reste des premières nations, est une façon efficace de détourner ce peuple du présent et de les amener un éternel conflit entre le réel, le présent évolutif, et le passé disparu. Ceci, sachez-le, est un crime contre l'humanité.
    En ce basant sur cette rhétorique, que dire alors de la politique d'immigration qyi g8se l'intégration des immigrants; devons-nous tolérer, politiser, favoriser et protéger l'émergence des différentes populations immigrantes, les protéger de l'ingérence dule leur pays d'adoption, poser la question c'est y répondre. Malheureusement, les descendants des premières nations sont manipulés par l'un comme par l'autre des pouvoirs, et l'opinion publique, assise dans des gradins anonymes, est une spectatrice passionnée de ce funeste jeu.
    En étant convaincus que le passé est une vérité absolue, ces gens sont sciemment détournés de la vie dans un présent en évolution constante; contraints d"agir ainsi ils sont condamnés à être changés en statues de sel.

    • Claude Bernard - Abonné 4 juin 2021 17 h 19

      M Gosselin
      Manipulation, il y a, malheureusement, comme vous dites.
      La loi sur les indiens doit être changée, tous sont d'accord la-dessus.
      Cela ne sera pas facile: trop de personnes doivent donner leur opinion, participer à la rédaction d'une nouvelle loi qui devra satisfaire tant de monde que s'en sera presque impossible.
      Comment rendre justice quand la responsabilité est pour ainsi dire collective et que la collectivité responsable n'existe plus en ce sens que les individus qui la composaient sont décédés?
      Le malheur veut que cela perdure sous une forme moins grave mais bien réelle.
      Alléger la souffrance et la douleur par la reconnaissance des mauvais traitements, du mépris et du manque de respect pour les petites victimes et l'identification des victimes se fera mais quand?
      La compensation monétaire n'effacera pas tout le mal commis en notre nom.
      Si c'est un génocide comme il semble bien que ce soit le cas et qu'il se poursuit de nos jours, agir maintenant et avec force est un devoir générationnel qui nous interpelle tous et le deux ordres de gouvernement, fédéral et provinciaux sont accusés de négligence criminelle et de ponce pilaterie caractérisées.
      Personne ne leur en tiendra rigueur dans les urnes et rien ne changera au pays de Maria Chapdelaine.

  • André Joyal - Inscrit 4 juin 2021 08 h 00

    «Cela a encore lieu.»

    En effet, Et c'est fort regrettable.
    Alors, on fait quoi? On leur accorde le quart ou le tiers du Québec et on les laisse chasser et pêcher avec les techniques d'aujourd'hui (moto-neiges, fusils à lunettes, grands filets avec radar) jusqu'à l'extermination des caribous, des orignaux et des saumons? On les laisse développer leurs institutions : écoles, collèges et Universités? C'est ça qu'ils veulent? Que la chroniqueuse veut?

    Parlez en justment au femmes qui, les premières, ont refusé l'accord de Charlottetown en 1992 au prétexte que leur sort (à elles) serait empiré... Pas facile, hein? Ben pour dire.

    Mais, ne fermons jamais les yeux. Moi, entéka, avant la pandémie, en allant assister à «Coeur des sciences», je donnais toujours mon «2» angle De Bleury et Sherbrooke. J'ai hâte de continuer à le faire à l'automne. Ceci, en attendant de n'avoir plus à le faire lorsque quelqu'un (de mon vivant?) trouvera LA solution à leurs problèmes sans devoir, par une formule magique, retourner à Jacques Cartier.

  • Benoit Samson - Abonné 4 juin 2021 08 h 17

    On ne peut régler un problème sans d’abord accepter son existence

    Félicitations pour le bon travail et pour avoir réussi à nous braquer un miroir en pleine face qui nous retourne une image que la majorité de nous ne voulons pas voire tellement elle est haineuse et honteuse.

    Ceux qui doutent de cette réalité du dénie collectif de notre culpabilité que l’on refuse d’accepter au diapason des dirigeants politiques de la seule province qui ne veut pas entendre ni prononcer le mot en S qui finit en …ique, n’ont qu’à consulter les commentaires de la très grande majorité des lecteurs attachés à l’article de votre collègue Émilie Nicolas ‘’l’amnésie du Canada missionnaire’’ dans Le Devoir du 3 juin 2021.

    Il sera impossible de régler un problème sans d’abord accepter qu’il existe. La majorité de nous, encouragés par nos politiciens peu scrupuleux sommes incapables de se méaculpabiliser dans cette histoire lugubre.

    • Guy Beausoleil - Abonné 4 juin 2021 09 h 08

      Libre à vous de vous complaire dans la culpabilité, les "mea culpa" ne sont pas essentiels à une vision lucide de la réalité, réalité beaucoup plus complexe qu'il n'y parait.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 4 juin 2021 08 h 22

    Langues

    Le Devoir devrait donner des cours de langues Autochtones québécoises, par écrit et en vidéos. Je préférerais qu'il commence par l'Atikamekh car j'ai su que c'est une langue reliée à la forêt. J'aimerais bien par la suite, le Cri. Un artiste Cri, auteur, dont j'oublie le nom disait dans un livre que c'est une langue drôle et sexy. Il en reste neuf.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 4 juin 2021 08 h 34

      et aussi, le présent, le Devoir en parlait: https://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo-histoire/601604/devoir-de-philo-quand-se-nourrir-devient-un-acte-de-resistance ****** https://www.youtube.com/watch?v=sJ7phr1xXZI

    • Cyril Dionne - Abonné 4 juin 2021 09 h 22

      Une autre de fausse de bonne idée M. Saint-Jarre. J'ai enseigné à des élèves autochtones dans une école en Ontario où on donnait des cours en cri. Pourtant, la plupart des élèves autochtones optaient pour le cours de français langue seconde au lieu du cri. Ils étaient nullement intéressés à apprendre la langue maternelle de leurs ancêtres puisqu'ils étaient tous anglophones. Dans une école de 300 élèves où la moitié était des autochtones, on comptait à peu près 6 à 8 élèves dans la classe de cri au niveau primaire et moyen. À la longue, ils ont tout simplement annulé le cours puisque personne n'était intéressé, que ce soit les parents ou les élèves.

      Alors, si les enfants autochtones eux-mêmes ne sont pas intéressés d'apprendre la langue de leurs ancêtres, pourquoi les Québécois francophones, anglophones ou allophones seraient-ils plus intéressés?

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 4 juin 2021 19 h 13

      J"imagine que ça dépend finalement des goûts personnels. Je pense que Serge Bouchard m'approuverait bien plus que M" Dionne su ce point.
      Faities-moi donc une liste de mes fausses idées. ¨Peut-être que je me mettrai à votre école avec de l'humilité.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 4 juin 2021 20 h 36

      En y pensant monsieur Dionne, c'est pas trèspeu nétiquette de dire de quelqu'un: une autre de fausse de bonne idée d'untel. C'est proche d,une attaque à la réputation.
      En ce qui concerne le goût d'apprendre des langues autotochtones, je l'ai vraiment Je l'ai fait et le referai.. Mais quelle mouche me pique? Nos ancêtres aimaient les apprendre; probablement par nécessité.
      Dans mon cas, je pense que c'est bon pour le cerveau; ça change aussi en termes de concepts du point de vue Occidental, incluant le Grec qui nous a tant influencé. Puis leurs langues reflètent l'Amérique plus que le français ou l'anglais, Européens.