Robert Morin au banc des refusés

Depuis 2010, la bibliothèque Brautigan au Clark County Historical Museum de Vancouver, dans l’État de Washington, ne conserve que des manuscrits refusés par les éditeurs. Collection à l’adresse d’un public fasciné, car les livres avortés font rêver. Combien de vrais trésors se terrent parmi ses rayons ? Mystère !

Il faut dire que le rejet des œuvres par des bonzes officiels plus ou moins bien lunés n’est pas gage d’une médiocrité intrinsèque (ça arrive). Trop incomprises, trop insolubles dans l’air du temps, trop originales parfois. Allez ouste !

Ainsi intriguée, je me suis plongée dans le recueil de Robert Morin, Scénarios refusés, publié chez Somme toute. Le cinéaste du Nèg’ et dRequiem pour un beau sans-cœur, qui a plusieurs fers au feu, conserve entre quinze et vingt projets avortés dans ses tiroirs. « J’aime beaucoup l’idée de désengorger mes archives », m’assure-t-il en homme qui fait de l’ordre dans ses papiers. Il a procédé par ordre chronologique, publiant des textes des années 1980. D’autres tomes suivront dans la foulée. « C’est au moment de l’écriture qu’on est le plus libre », estime ce créateur plus loup que chien.

En indépendant du 7e art, il marche hors des clous, vit aux abords du bois dans le bout de Maniwaki sans avoir vu passer la pandémie. Le milieu le tient en haute estime. Son œuvre exigeante et souvent admirable ne trouve pas toujours preneur pour autant. En introduction, Morin pose son puissant regard de cinéaste, dévoile son éthique, ses frustrations de créateur aux prises avec un système bourré d’idées reçues et d’éteignoirs aux plus ardentes visions d’auteur. Et s’il n’y avait vraiment pas de place nulle part pour les Ovide Plouffe du monde entier ? On s’interroge.

En préface, la journaliste Helen Faradji évoque les classiques scénarios jamais tournés, dont le Dracula de Ken Russell et le Napoléon de Kubrick. D’autres ont connu des fins de non-recevoir, Orson Welles aussi. Voici Morin en bonne compagnie.

Ici, ses deux projets déboutés abordent la condition autochtone, sujet déjà traité dans son Windigo. La femme de nulle part au XXe siècle raconte l’aventure vécue d’une jeune Brésilienne blanche de Manaus enlevée et adoptée par des indigènes yanomami, qui égare ses repères en retrouvant les siens 25 ans plus tard. Morin l’avait interviewée en Amazonie au cours des années 1980, mais tourner là-bas avec les Yanomamis semblait une entreprise onéreuse et folle aux yeux des acteurs de l’industrie. Bataille perdue.

Quant à La grosse maladie, ce film se déroule au Québec à l’arrivée de Jacques Cartier sur motifs identiques du choc culturel, mais avec de jeunes personnages sans préjugés, capables d’enjamber les codes civilisationnels. Il a lui-même laissé tomber. « À la crise d’Oka, Alanis Obomsawin avait su filmer l’incompréhension des Blancs quant aux peuples qu’ils venaient asservir, et pour l’époque, mon projet était cher et ambitieux. Aujourd’hui, on parlerait en plus d’appropriation culturelle… »

Sa série La femme et le pornographe mélangeait quatorze affaires : les rires des vampires, la religion, la manipulation, les malheurs et amours de maints personnages aux destins entrecroisés. Bilan : refusée par tous pour cause de singularité profonde.

Morin sème à tout vent des marginaux, des êtres de métamorphose en trahison de parcours, des personnages en contradiction avec eux-mêmes. Or, cet explorateur du 7e art allergique à la linéarité du récit ne voit plus guère de diversité stylistique à l’horizon du Québec. Si homogènes, les vagues du jour… « Combien de films audacieux sont refusés ? demande-t-il. Les préjugés créent les monstres. »

Robert Morin voit bien qu’un homme blanc de 72 ans a moins de chances qu’une femme noire ou autochtone d’obtenir le feu vert pour son projet. Il comprend le trou historique à combler par la discrimination positive, sans estimer qu’elle sert pour autant la cause de l’art. « Est-ce que ça aide vraiment les femmes que 50 % des scénarios leur soient réservés ? Ce système peut laisser passer de l’incompétence. Et si dans une couple d’années, les institutions allaient privilégier les vieux cinéastes oubliés… ce ne serait pas mieux (rires). Ils sont tellement politiques, leurs choix. »

Un scénario de série est frais sorti de son four, suspense à questionnement éthique sur une femme de Néandertal clonée en laboratoire. « Vraie patate chaude de la génétique. On entre dans la douleur de cette personne-là. » Le cinéaste en parle comme de son Frankenstein avec un côté La belle et la bête, tout en soupirant : « Ça ne se fera pas. C’est si loin de ce que la télévision achète. » Un projet passionnant, à l’entendre. Et j’ai trouvé criminel que le milieu audiovisuel parvienne à faire douter ainsi Robert Morin de son étoile.

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1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 juin 2021 11 h 05

    Jacques Cartier

    et non

    Jacques-Cartier