Le vélo, c'est la santé ?

D'une expo sur l'histoire de la bicyclette au Château Ramezay à une scie pour amputation (rouillée) au Musée des Hospitalières, il n'y a qu'un saut de puce. Comme du vélo à l'hôpital.

C'est le sujet de l'heure, le tube de l'année des politiciens coast to coast et d'une côte à l'autre. Vous le connaissez, chantons-le en choeur, d'accord ? (Sur l'air de Tico-Tico) :

Santé santé, par-ci, et listes d'attente par-là

Dans tout l'pays on n'entend plus que ces mots-là

Manque d'infirmières ici, scanner kaput par là

Oui ça fait peur mais que faire on est rendus là...

Des couplets menaçants sont ajoutés régulièrement. En manchette hier encore, une nouvelle bactérie (c. difficile). Demain, ce sera quoi ? Le virus a. quoibon ? Notre psychose collective autour d'un milieu hospitalier qu'on dépeint plus mort que vif est désormais connue de New York à Singapour grâce à Denys Arcand. (En passant, bravo aux accessoiristes : le corridor bondé de lits était bien plus crédible que Stéphane Rousseau.) Résultat : ce n'est plus la maladie qui terrorise, c'est l'hôpital. Sommes-nous revenus à l'époque de Molière ?

— Sganarelle : « Est-ce que les médecins font mourir ? »

— Lisette : « Sans doute ; et j'ai connu un homme qui prouvait, par bonnes raisons, qu'il ne faut jamais dire " Telle personne est morte d'une fièvre et d'une fluxion sur la poitrine ", mais " Elle est morte de quatre médecins et de deux apothicaires. " » (L'Amour médecin)

Où est la vérité derrière l'hystérie ? Comment savoir ce qui se passe vraiment dans le ventre du monstre ? C. difficile ?

Non, c. facile : faites du vélo au centre-ville.

Dire qu'il y en a qui claquent un fric dingue pour se payer des frissons chics au bout du monde. Escalader l'Everest pour devenir un trompe-la-mort ? Pfft ! Pédaler rue Sherbrooke à l'heure de pointe, ça, monsieur, c'est du sport extrême. Soudain, Montréal se mue en jungle : les véhicules motorisés deviennent des rhinocéros en rut, les nids d'autruche, du braconnage, les piétons, des insectes nuisibles... et les autres cyclistes, des antilopes Bougon qui galopent n'importe comment et se sacrent des règlements. Crissements de pneus, insultes, tasse-toi matante sur le trottoir... et c'est comme ça depuis longtemps.

Sans doute depuis l'apparition du premier vélocipède au Québec, dans les années 1860. D'objet étrange, cette invention due à un serrurier parisien, Pierre Michaux (qui ajouta des pédales à la draisienne, la grand-maman du vélo, née en 1817) gagna rapidement en popularité, se frayant un chemin parmi les carrioles et les charrettes. Tant et si bien que, 20 ans plus tard, ces cow-boys sur deux roues qui n'en faisaient qu'à leur tête, effrayant les chevaux, renversant, blessant et tuant même quelques passants, furent vilipendés sur la place publique et on exigea des policiers plus de zèle...

Et dire qu'à l'époque, ces vauriens n'étaient qu'une poignée. Aujourd'hui, ils sont des dizaines de milliers et la situation est devenue cauchemardesque. Mais comment blâmer les cyclistes ? Portés par une liberté d'action grisante, ils vivent quotidiennement le fantasme de tout automobiliste fru devant un feu rouge interminable : enfreindre la loi sans risquer la moindre contravention (l'an dernier, les policiers n'en ont donné que 1324). Cette liberté a un prix : 821 accidents à Montréal en 2003, dont 42 blessés graves et 4 décès.

Des chiffres à la fois désolants et étonnants : à Lourdes, on crierait au miracle qu'ils ne soient pas plus élevés. Il y a des anges-gardiens qui font des heures sup. Parfois, ils vous faussent compagnie, vont au ciné revoir Le Voleur de bicyclette (1948, chef-d'oeuvre de Vittorio de Sica) et vous disent « Tourlou ! ». Mauvais timing. Vous effectuez alors une triple vrille direction asphalte suivie d'une promenade en ambulance jusqu'au Montreal General (prononcé à l'anglaise). Vous êtes pucké, l'os de la joue gauche en miettes et le bras droit figé dans un angle bizarre. Vous êtes heureux d'être vivant, et bien content d'être bilingue.

Vous avez vu tant et tant de scènes de film et de téléséries qui se déroulent à l'urgence, vous pourriez diriger les opérations. « Coupez le t-shirt. Recousez-le. Pas le t-shirt, le sourcil ! » Tout autour, la ruche bourdonne d'activité et les abeilles tournent parfois les coins ronds. « Bon, j'ai trois minutes à vous accorder, dit quelqu'un avec un peu de broue dans le toupet, sûrement un médecin. Vous êtes chanceux. Ç'aurait pu être deux. » Vous leur pardonnez, car ils savent ce qu'ils font.

Enfin, vous l'espérez. Ils séparent bien des enfants siamois vissés par la tête, ils font des trucs inimaginables encore il y a dix ans. Ils sont les héritiers de deux siècles de découvertes scientifiques. Ils utilisent encore le stéthoscope (enfin, une variante) inventé par Théophile Hyacinthe Leannec au début du XIXe siècle et ne lésinent pas sur la morphine, isolée à partir de végétaux par Friedrich Wilhelm Adam Satürner en 1803.

Une visite au Musée des Hospitalières suffit pour bénir l'époque actuelle. La panoplie chirurgicale d'hier ressemble plus à des instruments de torture. La médecine a atteint aujourd'hui un degré de sophistication épatant. On vous reconstruit une joue les doigts dans le nez, alors qu'il y a peu, vous auriez été réduit à jouer le rôle-titre d'une production amateur de L'Homme-éléphant.

Sauf que... la sophistication des outils n'a pas contaminé tous ceux qui les manipulent. C'est comme chez le garagiste, la technique, c'est compliqué, le corps humain, chose, tu comprends rien là-dedans même si c'est le tien. Bref, on vous laisse dans le brouillard. On ne met des gants blancs que dans la salle d'op. Et on n'apprécie pas beaucoup les questions et les angoisses d'ordre esthétique. « Tu veux rester comme ça ? », vous dira de bon matin Face à claques, flanqué de deux Airs bêtes. « Non ? Alors, signe. » Et vous signez une feuille que vous n'avez pas eu le temps de lire, et qui donne carte blanche à Face à claques.

Et si vous rouspétez un peu, quand des préposés aux malades bâclent leur boulot alors que vous êtes captif, attaché à une bouteille de soluté, drogué aux analgésiques et sans défense, on vient vous semoncer... gentiment. « Je te conseille de changer de ton. Sinon, on va te laisser dans un coin et on te soignera pas. En passant, t'as vraiment de beaux yeux bleus. »

C'est à la fin du XIXe siècle que le job de soigner des malades est passé de vocation à profession. Est-ce trop exagéré que de demander un juste mariage des deux ?

- Le vélo à Montréal, jusqu'au 12 septembre, Musée du Château Ramezay, 280, Notre-Dame Est, Vieux-Montréal, www.chateauramezay.qc.ca.

- Musée des Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Montréal, 201, avenue des Pins Ouest, www.museedeshospitalieres.qc.ca.

L'endroit est charmant, les madames qui y travaillent aussi, et il est souvent vide. Parfait pour un tête-à-tête avec une scie à amputation et autres souvenirs de la médecine d'hier. Les soeurs hospitalières ont pris soin des malades depuis le début de la colonie, il n'est jamais trop tard pour leur rendre hommage. De plus, depuis deux ans, l'un des endroits les plus secrets en ville, les jardins du monastère, est accessible certains dimanches d'été lors de visites guidées. Les places sont limitées, et c'est très couru. Flabbergastées devant le succès boeuf, les soeurs poursuivent cette initiative en septembre. Renseignements : (514) 849-2919.

Jyg90@hotmail.com