L'idée du grand vin

Je discutais comme ça, cette semaine, avec Olivier Jullien (Mas Jullien en Languedoc) devant une fricassée de chanterelles si fraîches qu'elles humaient bon encore le sous-bois tout près (832 mètres), de ces vins qui passent et de ceux qui gravent la mémoire du sillon de l'intemporel. Vous savez, cette espèce de hantise douce mais tenace qui branche sur le même compteur le sensuel et l'intellect et qui vous interdit formellement de mettre la switch à off sous peine de court-circuiter ce frisson si frêle de l'échine. Comme un spectacle d'Alain Bashung, par exemple. Nous causions donc jusqu'à ce que... jusqu'à ce que... eh bien, jusqu'à ce que justement le fait de causer fît plus de bruit encore que le frisson en question : je venais de déboucher une demi-bouteille de l'Hermitage Vin de Paille 1989 de Jean-Louis Chave.

Je vous dis ça parce je suis encore et toujours impressionné par le fait qu'un « accomplissement » de la sorte puisse se vérifier à partir d'une matière tout aussi anodine et précieuse qu'une baie de raisin. Oh, vous me direz, oui mais, c'est du Chave ! Sans doute. Dix mille ans de formation géologique pour un terroir précis, cinq cents ans de viticulture locale, plusieurs générations de Chave à la barre d'un domaine aussi discret qu'exigeant et méticuleux dans l'approche pour cette seconde de dégustation qui avalait l'éternité ? Oui. Devant un tel pedigree, chers amis, on est bien peu de chose. Terriblement peu de chose. Mais il y a une chose qu'on ne pourra jamais nous enlever, à nous, amoureux du vin : cette faculté à justement faire la part des choses et ainsi dégager l'idée du grand vin. Ce qui n'enlève toutefois rien aux chanterelles ! Revenons sur le plancher des vaches avec une batterie de vins qui offrent eux aussi un plaisir sain et non dissimulé. Je vous les livre pêle-mêle. À vous d'en jouir.

En blanc. Chardonnay Show Reserve 2001, Wyndham Estate, Australie (21,95 $) : voilà un beau chardonnay qui se démarque par sa capacité à suggérer sur plusieurs niveaux des interprétations fruitées, minérales et épicées à la fois spectaculaires et réservées (Show Reserve). Ensemble tonique, rond, parfaitement proportionné avec une idée d'élégance, tout ce qu'il y a d'invitant (***, 1). Baroness Nadine, Chardonnay 2001, Rupert & Rothschild, Coastal Region, Afrique du Sud (31 $) : fruité éclatant de poire et d'épices ajoutant à la trame vivante et moelleuse une dimension plus exotique, longiligne et tonique sur une finale parfaitement circonscrite. Cher, cependant (***, 2). La Bernardine 2002, Châteauneuf-du-Pape, M. Chapoutier (38 $ - 386045) : pas très large ni profonde mais fine, presque onctueuse que cette cuvée à base de grenache blanc bien mûr. Avec ses arômes de pêche de vigne, ses saveurs où l'agrume ajoute à la fraîcheur et sa finale nette, élégante, délicate et longue, il n'y a plus qu'à siroter en espérant le printemps. Poissons fins en sauce ou viandes blanches, c'est selon (***1/2, 1). Et Uroulat 2002, Jurançon, Charles Hours (20,30 $ les 375 ml) : moins de densité que d'habitude mais toujours cette alternance de vitalité et de suavité, de tension fruitée et d'amplitude miellée et abricotée soulignée avec éclat et précision. Finale longue ravivée par l'amertume. Brillant, tout simplement. Et signé Charles Hours (***1/2, 2).

En rouge. Domaine Bertrand-Bergé 2000, Fitou (17,75 $) : un solide rouge capiteux aux parfums lourds de moka, de réglisse et de cari évoluant sur une bouche moelleuse, chaude et bien liée. Idéal sur le civet de lièvre au pruneau, sur la terrine de campagne au porto... (**1/2, 1). Moulin de Gassac Elise 2002, Vin de Pays de l'Hérault (15,35 $) : assemblage merlot/syrah aux nuances parfumées et animales qui offrent en bouche fraîcheur et charnu avec un grain fruité qui se mâche avec beaucoup de plaisir. Sans compromis (**1/2, 1). De Martino Prima Reserva 2001, Maipo, Chili (17,45 $) : l'armature fruitée est solide, le tanin abondant, la fraîcheur au rendez-vous et l'élevage sous bois savamment orchestré porte le tout avec beaucoup de conviction. Si on ne fait pas dans la dentelle ici, il faut tout de même avouer que c'est bien emballé. Pour carnivore affamé ! (***, 2). Château Peyros 1998, Madiran (18,35 $) : le madiran authentique, musclé, entier qui affine doucement sa gestuelle et précise ses intentions. Le fruité laisse place aux nuances plus animales de cuir et d'épices sur un ensemble ferme et savoureux qui finit sec et droit. Gagnera sur le risotto à l'huile de truffes ou sur le fromage Pied de vent des îles de la Madeleine (***, 1). Et Domaine de la Ferté 2000, Givry, Antonin Rodet (26,75 $) : le vin gagne en parfum ce qu'il a perdu en austérité au cours des quatre derniers mois en élargissant sa palette aromatique et en affinant son tanin. Encore ferme, toutefois, il joue la carte de la clarté fruitée rehaussée d'une pointe épicée mais surtout rend compte, avec ce resserrement typique en bouche, du caractère terroir propre au domaine. Du bon pinot (***, 3).

Info SAQ : (514) 873-2020, 1 866 873-2020 ou www.saq.com. Potentiel de vieillissement du vin 1 : moins de cinq ans ; 2 : entre six et dix ans ; 3 : dix ans et plus.

jean-aubry@vintempo.com
3 commentaires
  • angéline rioux - Inscrite 7 août 2004 12 h 25

    Un bordeaux 2001

    Monsieur Jean Aubry

    Etant une inconditionnelle de toutes vos chroniques, aussi captivantes et alléchantes au fil des semaines, je viens vous demander votre opinion et conseils sur une bouteille achetée récemment en France.

    En juin dernier, j'ai fait l'acquisition d'un bordeaux 2001 : La Croix d'Austéran et portant le # 002356
    Il porte la mention qu'il a été sélectionné par la Guilde du vin.

    Mes questions sont les suivantes :

    1- Est-ce un grand vin ?
    Quel est son potentiel de vieillisement ?

    2- Ne disposant pas d'une cave, ni d'un
    cellier d'appartement, dans mon cas quelle
    serait la façon adéquate de bien faire
    vieillir ma bouteille de bordeaux ?

    En vous remerciant à l'avance pour toute votre attention.

    Hélène Angéline
    arts.hr@videotron.ca

  • Jean HERNICOT - Inscrit 8 août 2004 17 h 24

    Talentueux rime avec chanceux

    Merci Monsieur Jean ! (pardon mais en étant familier avec vous je me rapproche de ce que vous faites et donc de ce que vous dégustez).

    Merci donc pour votre enthousiame communicatif nous donne mieux que de l'envie. Votre écriture est tellement suggestive qu'elle dépasse en effet l'envie : ce n'est presque plus la peine de goûter.

    Après tout c'est un peu de la contre publicité que vous faites aux viticulteurs en assouvissant ainsi nos sens. Mais pour nous autres petits consommateurs quelles économies.

    Plus sérieusement merci de votre agréable écriture et de vos connaissances partagées.

    Jean Hernicot

  • raymond poitras - Inscrit 30 août 2004 16 h 23

    La Croix d'Austéran

    Bonjour, je viens juste de prendre connaissance de la demande d'informations sur le vin La Croix d'Austéran.
    J'ai reçu la semaine dernière la même bouteille portant le no:200738 et j'aimerais avoir les informations sur ce produit. Merci à l'avance.