La mauvaise foi

L’opposition s’est indignée d’apprendre que le gouvernement Legault avait commandé des sondages totalisant 600 000 $ depuis le début de son mandat, alors que son prédécesseur libéral s’était limité à un seul sondage au coût de 12 980 $.

Le bureau du premier ministre a plaidé que la quasi-totalité de ces sondages ont été effectués au cours de la pandémie, alors qu’il était essentiel de s’assurer que les Québécois comprennent les mesures sanitaires et y adhèrent.

Il n’y a rien de répréhensible à ce qu’un gouvernement prenne le pouls de la population et en mesure le niveau d’acceptabilité avant de présenter une politique ou un projet. On peut d’ailleurs penser que le gouvernement Couillard aurait gagné à sonder davantage. Il serait évidemment naïf de croire que des considérations de nature partisane y sont étrangères, mais cela n’empêche pas que l’intérêt public puisse aussi y trouver son compte.

De toute évidence, ce n’est pas toujours le cas. Pour sauver les apparences, on a fait commanditer par la CAQ le sondage Mainstreet portant sur « la construction d’un tunnel qui permettra de relier la Ville de Québec et la Ville de Lévis, incluant une voie réservée pour des bus électriques », dont les résultats ont été communiqués aux journaux de Québecor.

Malgré une certaine baisse au fil des ans, le sondage révèle que les électeurs de Québec (58,5 %) et de Lévis-Bellechasse (67,6 %) y demeurent largement favorables. Les deux rives confondues, les électeurs caquistes appuient massivement le projet (74 %), tandis que ceux des autres partis le rejettent à des degrés divers, les plus férocement opposés étant ceux de QS.

  

Curieusement, la CAQ ne semble pas vouloir savoir ce qu’on en pense à l’extérieur de la région immédiate de Québec. Cela fait peu de doute, direz-vous, mais il aurait quand même été pertinent de mesurer le niveau d’appui dans l’Est-du-Québec, que le gouvernement Legault présente aussi comme un grand bénéficiaire d’un éventuel « troisième lien ».

C’est comme si on avait demandé aux contribuables de Québec-Lévis s’ils étaient d’accord pour que le gouvernement leur envoie un chèque de 100 $, sans demander l’avis de tous ceux qui, ailleurs au Québec, n’en recevraient pas mais en assumeraient le coût.

Depuis le début, le grand argument du gouvernement est que la région de Québec a droit à sa part du gâteau, mais il ne se préoccupe ni de démontrer la nécessité du projet ni d’en évaluer les inconvénients, notamment sur le plan de l’environnement.

Mardi, à l’Assemblée nationale, la cheffe libérale, Dominique Anglade, a demandé pourquoi il refusait catégoriquement de permettre à une commission parlementaire d’entendre le directeur du bureau de projet, alors qu’aucune étude n’a été rendue publique.

Entendre la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, lui répondre que « l’exécutif », c’est-à-dire le gouvernement, n’est pour rien dans ce refus, que les commissions parlementaires sont souveraines, était un « chef-d’œuvre » de mauvaise foi. Tout comme l’est le fait de présenter le « troisième lien » comme un projet de transport collectif.

« Qu’est-ce que le directeur du bureau de projet sait que les Québécois n’ont pas le droit de savoir ? » a demandé Mme Anglade. Lui-même ne sait peut-être même pas ce qu’il faudrait savoir. Il est simplement irresponsable de se lancer dans un projet de 10 milliards avec aussi peu d’informations. On a beau savoir que la partisanerie fait partie de la politique, ce « copinage avec les électeurs » dénoncé par le PQ dépasse nettement la limite acceptable.

  

Le président du Conseil du trésor et député de Québec à la Chambre des communes, Jean-Yves Duclos, a versé dans l’euphémisme en disant entendre des « préoccupations » autour de lui.

On dira qu’à l’approche des élections, le gouvernement Trudeau préfère ne pas s’engager dans un sens ou dans l’autre, mais même ses plus féroces détracteurs peuvent difficilement le blâmer d’hésiter à participer financièrement à une aventure aussi hasardeuse et d’exiger plus d’informations.

Le gouvernement Legault serait malvenu de présenter cette prudence élémentaire comme une autre injustice envers le Québec. On dirait plutôt qu’il veut faire la démonstration qu’il serait très mal avisé de transférer au Québec la maîtrise d’œuvre des projets d’infrastructure et les budgets prévus dans les ententes fédérales-provinciales, comme le réclame la CAQ.

En réalité, le plus grand service qu’Ottawa pourrait rendre à M. Legault serait de refuser toute contribution. Cela lui permettrait de sauver la face et d’éviter au Québec une erreur qu’il devra payer pendant des décennies.

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