C'est la vie! - Enseigner la paresse en suspension

La paresse s’enseigne. Robert Morin prêche par l’exemple dans l’un de ses hamacs faits sur mesure.
Photo: La paresse s’enseigne. Robert Morin prêche par l’exemple dans l’un de ses hamacs faits sur mesure.

C'est l'histoire d'un vagabond qui a posé sa besace et s'est dit : « Je vais leur montrer ce que vingt-cinq années sur les routes du monde m'ont appris. » Elles lui ont enseigné la paresse, l'instant présent, l'abandon, l'amour, le rire d'un enfant et, par-dessus tout, l'art de se détendre. Tout ça tient dans un hamac.

L'homme s'est mis à fabriquer des hamacs pour multiplier les sourires béats. À leur insu, les clients du vagabond réapprennent la paresse, l'instant présent, l'abandon, l'amour, le rire d'un enfant, l'art de se détendre.

C'est l'histoire d'un homme de 68 ans et d'une femme de 28 ans qui ont eu deux enfants en faisant l'amour dans un hamac : Bôsoleil, huit ans et demi, et Merveil de printemps (aussi appelé Azur, Tao, Napoléon), 16 mois. Dans le village de Sutton, où il habite avec sa famille, on peut apercevoir le bonhomme circulant sur son vélo hybride — un croisement entre le vélo et la trottinette —, saluant ses clients au sourire béat, renouant avec une tradition qui s'est perdue dans cet ancien refuge hippie des Cantons-de-l'Est.

C'est l'histoire d'un papa plus vieux que la moyenne — un croisement entre le père Noël et Raôul Duguay — qui se fait arrêter par les flics quand il fait du pouce avec son fils sur la route 139. Les flics demandent à Bôsoleil si le vieux monsieur est son papa. Bôsoleil hausse les épaules. Il a l'habitude de prendre la défense de cet amour-là : « Mon père, c'est un joker ! » Bôsoleil s'est déjà rendu au Mexique sur le pouce avec le joker. Les flics ne l'impressionnent plus.

C'est l'histoire d'un artiste qui signe ses hamacs de tissu depuis 20 ans, comme de véritables oeuvres d'art. Robert Morin vend des hamacs d'intérieur comme on vend des lits, des récamiers, des tapis ou des pyjamas. Il vend un lieu, un refuge hors du monde, des bras qui bercent. Il y ajoute un soupçon de son âme, de ses souvenirs, de ses deux heures de méditation quotidienne, de ses séances journalières de tantrisme.

C'est l'histoire d'un gourou de la paresse qui aime provoquer des réactions, s'amuser de la rigidité, secouer nos existences momifiées. Le mot sexe n'est jamais bien loin, le joint non plus.

Endormis dans leur chaise-hamac, Robert et son fils Bôsoleil ouvrent un oeil de lézard en m'apercevant dans l'entrée du magasin « Paresse là et plus ». « Je vends la paresse bonne femme. C'est toi la coiffeuse de mots ? », lance le rempailleur de sommeil, avant de me faire pénétrer dans son atelier de confection où nous avions rendez-vous depuis mille ans.

Se raccommoder avec le temps

Brocard de Syrie, jacquard de velours, toile de soie d'Italie, les tissus se chevauchent sur une tablette, pêle-mêle et sans prétention. Deux machines à coudre industrielles montent la garde. Sur une affiche, on peut lire : « Faites l'amour sur un hamac ce soir, pas comme une machine à coudre. » Heureusement, les machines à coudre ne savent pas lire.

Les hamacs de Robert Morin coûtent entre 400 $ et 1 000 $ et vivent surtout à l'intérieur, dans des lofts du Vieux-Montréal ou des galeries de maisons de campagne. « Je fabrique des hamacs pour les riches parce qu'ils n'ont pas la chance de s'étendre, dit-il. Mais il faut avoir 48 heures devant soi pour les acheter. Chaque pièce est unique et la finition est faite sur mesure par ma copine Annick. Si tu veux entrer ici et repartir avec un hamac tout de suite, je vais te vendre un hamac du Brésil à 35 $. »

Robert Morin n'est pas pressé, ses hamacs non plus. Ils ont fait leurs preuves, raccommodé des couples à la dérive. « Dans une maison, y a jamais rien d'égal. Quand ça bourrasque, on se berce dans le hamac. Ça guérit tout. Le truc, c'est d'être suspendu. Quand tu enlèves le poids de ton corps, t'as moins de difficulté à supporter les autres ! », prétend Robert. La philosophie de hamac vaut bien la philosophie de taverne.

« Un hamac dehors, tu vas pouvoir l'utiliser une cinquantaine d'heures dans un été. Le hamac, c'est un meuble quatre-saisons ! Un meuble jouissif ! Crisse tous les autres meubles dehors et pis tout le monde jouit », s'emporte ce fils de chapelière qui s'est initié très tôt à la sensualité des tissus. Il me montre ses hamacs « bandés », doublés de bandes de jute « qui aspire l'humidité du corps », des hamacs tissés, tressés, noués, qui pendent au plafond de sa petite échoppe en retrait. Chaque partie du hamac a son nom : de la « paume » à accrocher au « poignet », jusqu'à la « nappe » suspendue entre les « doigts ».

«Ce sont les pays du sud qui m'ont éveillé au hamac, raconte cet homme horizontal. Que ce soit en Amérique du Sud ou en Inde, le premier meuble qui entre dans la maison, c'est le hamac. C'est l'objet pour s'amuser, le terrain d'amour, de plaisir, d'amertume. C'est ton chum, le bassin de ta mère, une matrice suspendue. J'ai vu des gens qui n'avaient pas de futur, rien à manger, se bercer dans leur hamac avec un grand sourire. »

Déplacer de l'air

Avec les hamacs sur mesure de Robert Morin, aucun manuel d'instructions mais un cours de hamac 101 offert sur place. Il installe ses clients sur le dos, leur montre comment apprivoiser les trois mètres de tissu pour lire, manger, dormir (en diagonale), faire l'amour sans aboutir chez le chiro, parler avec un ami, pratiquer le tantrisme et respirer. « Si tu respires dans ton ventre et que tu es vraiment détendu, le hamac va suivre le rythme et balancer 18 pouces de chaque bord. Tu déplaces de l'air. Le corps enveloppe la respiration, le rêve enveloppe le corps, l'âme enveloppe le rêve. On est abandonné à une pièce de tissu et elle répond. »

Robert Morin a vagabondé dans 23 pays après avoir plaqué un avenir étale dans une agence de publicité à l'âge de 35 ans. Il a essayé les matelas de bien des auberges de jeunesse, dormi à la belle étoile, vécu dans un cimetière à Québec, voyagé durant huit ans avec un hamac comme lit suspendu et son âne comme porte-bagages. Pour manger, il offrait des tours d'âne aux enfants, mendiait, vivait de hamac et d'eau fraîche.

C'est l'histoire d'un voyageur qui passe dans l'été pour enseigner la paresse, inspirer le calme, le délire et la paix. Pour apprendre, il suffit de s'allonger. Le hamac fera le reste.

Écrivez à cherejoblo@ledevoir.com

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Proposé : à Robert, Annick, Bôsoleil et Merveil de mentionner qu'ils se cherchaient un terrain sur la 104 ou la 139, dans le coin de Sutton, pour aménager leur yourte. Au pire, ils prendraient un logement ou une maison pour installer l'atelier-boutique qu'ils quitteront ce dimanche, en arrière de la poissonnerie (27 A, rue Principale Sud, Sutton). Un hamac en cadeau à celui ou celle qui les aidera à se loger. Pour le terrain, le toit ou tout simplement pour acheter un hamac : 1 888 235-7804.

Lu : L'Art de l'oisiveté d'Hermann Hesse (Calmann-Lévy). Ces chroniques et récits datent du siècle dernier mais sont restés actuels. Hesse rumine sur le mal du siècle, le manque de temps, mais aussi sur l'aquarelle, la peinture, la musique, les voyages et la position dans laquelle on s'assoit pour lire les Mille et une nuits. J'imagine qu'on apprécie davantage ce livre dans un hamac. Sur une chaise droite, on finit par s'assoupir.

Médité : en lisant Le Zen et l'art de tomber amoureux de la psychologue et thérapeute Brenda Shoshanna (la table ronde). Il y a beaucoup à apprendre sur l'équilibre dans une relation amoureuse à travers les pages de ce livre qui sonne très juste. Un must pour ceux qui veulent faire le grand ménage dans leurs relations figées et leurs modèles répétitifs. L'auteur prétend nous faire retrouver notre coeur d'enfant. À lire à voix haute dans un hamac à deux places.

Tombé : en bas de mon hamac (et en amour) en écoutant Jane de Dumas sur le dernier album Café Méliès volume 2. C'est la toune de mon été ! Cette compilation dite « pop-urbaine » du DJ Stephane Cocke est à la fois mollo et sensuelle. Le Vin Danser de Luck Mervil vous fera vibrer tous les sens. Une voix chaude et sexy avec laquelle on a envie de danser ! www.cafemelies.com.

Bercé : monsieur B. dans un hamac pour l'endormir. Presque chaque jour, sur mon balcon, la chaise-hamac achetée au Mexique emmène mon fils au pays des rêves. Un retour providentiel dans la matrice du dodo.

Reçu : Le Sommeil, temps d'oubli, heures de vie d'Anne-Marie Malabre (Aubanel). Ce livre fait le tour de la question du sommeil planétaire et présente toutes les sortes de lits, des civilisations de lits à terre aux lits suspendus en passant par les lits à couettes ou lits bordés. Le hamac aurait été inventé pour dormir tout en laissant circuler l'air autour de soi, permettant aux Indiens des Tropiques d'échapper également à tous les insectes et animaux rampants durant leur sommeil. On dort dans un hamac selon la technique du bras en écharpe : en se couchant de travers.

Écouté : le disque Béraud and the birds dans mon salon. Bien installés dans le vôtre, vous découvrirez une chanteuse jazz très intimiste, du genre qu'on est ravis de découvrir dans un bar de La Nouvelle-Orléans ou de Paris. Le disque regroupe une dizaine de titres classiques et a été enregistré dans le salon de Marie-Laure Béraud. Smooth comme une brise d'été sous les fesses.

Décidé : de prendre le large. La « coiffeuse de mots » vous tire sa révérence et s'en va bretter au pays des hamacs. De retour après la fête du Travail.